Palestine: Notes de joie à Ramallah Par Jean-Michel Delage

Publié le par ag94

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Après un séjour au conservatoire de musique d’Angers, Ramzi Aburedwan, un jeune musicien palestinien, a ouvert une école de musique à Ramallah. Un espace de rêve, d’espoir et de joie pour des centaines d’enfants et adolescents. REPORTAGE.

 

Aux terrasses des cafés, des hommes jouent aux cartes en sirotant un thé à la menthe ou en fumant le narguilé. Les vieux quartiers de Ramallah, à l’écart du brouhaha de la ville et du vacarme de la circulation, ressemblent à un havre de paix, où la vie semble s’écouler lentement.

À deux pas de la mosquée et de l’église orthodoxe, en remontant les ruelles, un bâtiment singulier attire l’œil : une ancienne maison ottomane en pierres blanches à laquelle a été annexée une structure moderne, de verre et de métal. Derrière la porte en fer à demi ouverte, on aperçoit un patio où fusionnent les rythmes d’une derbouka (instrument de percussion oriental), une mélodie au violon et des vocalises.
Des jeunes, âgés de 10 à 18 ans discutent et chahutent. Ils attendent leur leçon de musique. L’école Al Kamandjati (« Le violoniste ») est devenue une institution en Palestine. Pour Ramzi Aburedwan, c’est la consécration d’un rêve : ce musicien trentenaire a grandi dans le camp de réfugiés de Al Amari, tout près de Ramallah.

« J’y ai vécu mon enfance et mon adolescence. Pendant la première Intifada, j’avais huit ans. Avec les copains on s’occupait en jetant des pierres sur les soldats israéliens. On ne voulait pas qu’ils nous prennent nos terrains de jeux ! »

La musique est arrivée à lui plus tard, par hasard, il avait seize ans : « Un jour, une femme à qui je vendais le journal dans la rue, quand j’étais enfant, m’a proposé d’assister à un cours de musique donné par un expatrié », se souvient Ramzi Aburedwan.

Cette rencontre va changer la vie du jeune homme. Malgré son âge déjà bien avancé pour apprendre la musique, il découvre le solfège et l’alto. Et travaille comme un forcené. Après seulement trois ans de pratique, le musicien reçoit une bourse pour aller étudier en France, au conservatoire d’Angers (49). Il y restera sept ans et obtiendra ses diplômes.

« Pendant toutes ces années, j’avais tout le temps le rêve de pouvoir partager ce qu’on m’avait offert avec tous ceux qui n’ont pas accès à la musique. Notamment les gamins des camps de réfugiés palestiniens. » C’est donc à Angers qu’est né le projet de cette école de musique en Palestine.

Des associations angevines et des militants de la cause palestinienne ont soutenu Ramzi Aburedwan. « Nous avons créé Al Kamandjati en 2002 et organisé une première soirée de soutien. » Ce qui a permis, dès 2003, d’organiser avec des musiciens français une tournée dans les camps de réfugiés en Cisjordanie.

« Nous donnions des concerts, improvisions des ateliers. Les enfants n’avaient souvent jamais vu ni touché un violon, une flûte… » Cette expérience extraordinaire le renforce dans ses certitudes : « L’argent ne doit pas décider qui doit apprendre la musique ou pas. Seules les compétences comptent. »

PROFESSEURS

Pendant que la vieille bâtisse connaît des travaux de rénovation grâce au soutien d’une organisation suédoise, les ateliers continuent pour les jeunes des camps en Cisjordanie. En 2005, le centre est inauguré et accueille ses premiers élèves… ainsi que trois tonnes d’instruments variés offerts par Music Fund, une association qui récupère le matériel auprès de particuliers, de fanfares ou d’orchestres pour ensuite le distribuer dans des écoles de musique situées en zones de conflit.

Des professeurs ont été recrutés en Europe et aux États-Unis car il n’y en a pas assez en Palestine. « Il y aurait de bons enseignants palestiniens au sein de la diaspora, au Liban par exemple. Hélas, les Israéliens ne les laissent pas entrer, déplore Ramzi Aburedwan. Et ce n’est pas facile non plus d’obtenir des visas de longue durée pour les occidentaux. »

Idéalement, il faudrait qu’un apprenti musicien ait le même enseignant pendant au moins cinq ou six années. Parmi les professeurs venus d’Europe et des États-Unis, il y a Maddalena, une Italienne. Elle enseigne la flûte à Al Kamandjati depuis plus de deux ans. Dans une des salles, elle reçoit une élève. Et c’est en arabe qu’elle donne ses cours.

« Un arabe du niveau d’un enfant de cinq ans ! précise-t-elle en riant. Je suis arrivée un peu par hasard en Palestine. Alors que j’étais étudiante à Sienne, Ramzi est venu donner un concert de soutien pour l’association. Le projet m’a plu, j’ai posé ma candidature et j’ai été retenue. Je n’avais d’ail­leurs que peu d’idées sur la Palestine… mais après seulement une semaine ici, on comprend ce que vivent les gens ici. »


TEMOIN_2c-JM-Delage.jpgMaddalena enseigne la flûte dans les camps de réfugiés. Ici, à Al Amari, à Ramallah. (Jean-Michel Delage)

Ce qu’elle préfère, c’est donner des cours dans les camps de réfugiés. Maddalena s’y rend plusieurs fois par semaine avec ses collè­gues. Dans celui d’Al Amari mais aussi à Jalazone, à Kalandia.

« Pour les gamins des camps, l’apprentissage de la musique est vraiment formidable. Dans cet environnement stressant, surpeuplé, cela ressemble à une petite bulle d’oxygène. » À voir ces jeunes, instruments en main, on perçoit assez vite le plaisir jubilatoire qu’ils ont à jouer, à apprendre. Les loisirs sont plutôt rares ici.

« On tient vraiment à enseigner dans les camps, que la musique fasse partie du quotidien, précise Ramzi. Même si, encore aujourd’hui, cet art n’est pas perçu comme une activité sérieuse dans la société palestinienne. » À l’école Al Kamandjati, les élèves reçoivent un instrument et 90 % d’entre-eux sont pris en charge et ne déboursent pas un shekel. Le centre est soutenu par des États et des fondations.

Les actions sont étendues à toute la Cisjordanie. Deux autres écoles ont vu le jour : une à Jenin, l’autre dans le village de Deir Ghassanah. Au total, plus de 400 élèves fréquentent les cours chaque semaine. Des jeunes qui apprennent le violon, le piano mais aussi le chant, la guitare, le hautbois… Sans oublier des instruments plus orientaux comme l’oud ou le kanoun.
« COMPOSITEUR PALESTINIEN »

Pour Mahmoud, 18 ans, la musique est devenue plus qu’un loisir, elle est sa vie. Le jeune homme passe son temps un violon à la main. Et il est l’un des meil­leurs élèves du centre. « Al Kamand­jati, c’est comme une petite famille, les gens sont connectés ensemble grâce à la musique », explique-t-il.

Mahmoud a déjà commencé à enseigner le solfège aux plus jeunes. « L’autre bon côté de cette école, c’est que grâce à la musique, j’ai pu sortir de Palestine pour jouer en Italie, en Autriche, aux États-Unis…, ajoute-t-il. La musique sert aussi à cela : passer les murs. »

Il rêve d’être « compo­siteur palestinien » ou chef d’orchestre. Pour le moment, il apprend l’allemand afin de partir étudier la musique en Allemagne. Comme d’autres élèves avancés, il fait partie de l’orchestre de l’école.

Cette année, c’est à Jason, un américain du New Jersey, professeur de piano, qu’est revenue la lourde tâche de diriger la formation. Au programme, rien de moins que la première symphonie de Beethoven.

Cha­que vendredi soir, c’est répétition pour tous, afin d’être prêt en juin prochain, pour la fête de la musique. Elle se déroule pendant un mois avec chaque soir des évènements aux quatre coins de la Cisjordanie.


TEMOIN_3c-JM-Delage.jpgLes élèves les plus avancés jouent dans l'orchestre de l'école, ici à Ramallah. (Jean-Michel Delage)

« Enseigner ici, c’est en quelque sorte offrir un cadeau aux gamins, témoigne Jason. Je pense que la musique peut les aider à structurer leur vie, à partager des moments avec d’autres. C’est une communauté. » C’est aussi dans cet esprit que les élèves se produisent une fois par mois en public, au sein de l’établissement. Un public composé de voisins, d’amis mais surtout des parents, enchantés, comme tous les parents du monde, devant les prestations de leurs enfants.

Chacun y va de son morceau : les débutants se contentent de jouer une gamme, les plus avancés interprètent une pièce plus élaborée. « Ici les enfants peuvent venir pour passer du bon temps, pratiquer une activité, avoir une expérience éphémère avec la musique. Mais nous avons aussi des programmes pour celles et ceux qui veulent devenir professionnels ou professeurs de musique », reprend Ramzi.

Comme ces trois élèves d’Al Kamandjati qui ont pris le chemin de leur aîné : ils ont rejoint le conservatoire d’Angers pour devenir enseignants à leur tour. « L’apprentissage de la musique n’est qu’une échappatoire éphémère, reconnaît Mohammed, l’un des trois. Quand je joue, je me sens libre, comme si le monde entier m’appartenait. Et j’espère qu’un jour nous donnerons un concert dans une Palestine libre. »

Pour aider l’association, donner des instruments : http://www.alkamandjati.com

Un concert de soutien se déroulera mardi 1er février au Chabada d'Angers. En tête d'affiche : l'orchestre national de Barbès. Ramzi Aburedwan se produira également avec des musiciens palestiniens d'Al Kamandjati. Renseignement et réservation au 02 41 96 13 40 ou sur http://www.lechabada.com/.

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