La maison de Ramla

Publié le par ag94

En 1948, Dalia et les siens quittent la Bulgarie pour Israël, où on les installe dans la maison d’une famille arabe chassée par la guerre. En 1967, Bashir frappe à la porte : il voudrait revoir sa chambre d’enfant… René Backmann, journaliste au Nouvel Observateur et personnalité de l’aide humanitaire, qui connaît bien Dalia et Bashir, raconte leur amitié et leur rêve de paix commun.

Dans la vie de chaque Palestinien, il y a un exil. Exil vécu. Exil hérité avec les souvenirs de famille. Exil tapi au cœur de la poésie de Mahmoud Darwich, des récits d’Élias Sanbar, de Mourid Barghouti, de Raja Shehadeh, des essais d’Edward Saïd. Qu’il ait conduit ses proies de Jaffa à Ramallah, de Saint-Jean d’Acre à Santiago du Chili ou de Jérusalem à Beyrouth, l’exil est inséparable de l’histoire intime et de l’aventure collective des Palestiniens.

Pour une raison simple. Sur les 1, 5 millions d’hommes et de femmes qui vivaient entre la Méditerranée et le Jourdain avant 1948, 850 000 se sont retrouvés, après la création d’Israël, chassés de leurs villages et concentrés dans soixante et onze camps de réfugiés, 425 000 sont restés en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza, et 112 000 sont devenus des "arabes israéliens", c’est-à-dire des Palestiniens détenteurs de passeports israéliens.

Plus de 60 ans plus tard, sur les 10 millions de Palestiniens recensés par le Bureau central des statistiques de Ramallah, près de la moitié sont dispersés à travers le monde, de l’Australie au Canada, 3 600 000 vivent en Cisjordanie et à Gaza, 1 500 000 en Israël. Au moins 1, 3 millions vivent toujours dans les camps de réfugiés des territoires occupés administrés par l’ONU, ainsi qu’en Jordanie, en Syrie et au Liban. Chassés une première fois de leurs maisons par les combattants de la Haganah en 1947 et 1948, certains d’entre eux ont dû fuir de nouveau en 1967, lors de la Guerre des Six-jours, devant l’invasion de la Cisjordanie et de Gaza par l’armée israélienne, qui a jeté sur les routes 200 000 nouveaux réfugiés.

Les israéliens le savent-ils ? Oui, quand ils acceptent de le savoir. Grâce aux travaux de leurs historiens et aux témoignages de quelques uns des acteurs majeurs, ils en ont tous les moyens. Itzhak Rabin lui-même a ainsi raconté dans ses mémoires que l’expulsion des Palestiniens de Lod et Ramla, à l’est de Tel Aviv, avait été "l’une des missions les plus difficiles de sa carrière". "La population de Lod, écrivait-il, n’est pas partie de son plein gré mais nous n’avions pas le choix. Comment obliger une population à marcher plus de 20 kilomètres sans employer la force. Les habitants de Ramla ont compris : ils ont évacués la ville sans attendre".

À la demande du gouvernement, Rabin avait été contraint de retirer ce témoignage de la première version de ses mémoires : il a été rétabli dans les versions suivantes. Il est vrai qu’entre-temps la version donnée par Rabin de l’évacuation forcée de ces deux villes a été confirmée par les travaux des chercheurs qui se sont penchés sur les archives de la guerre d’indépendance d’Israël lorsqu’elles sont devenues accessibles, à partir de 1978. "À Ramla, note par exemple Tom Segev, les maisons arabes étaient en bon état. L’électricité avait été coupée mais il y avait l’eau courante. Trente-six familles d’immigrants juifs de Bulgarie prirent possession des premières maisons mises à leur disposition par le gouvernement militaire. Les Palestiniens avaient tout perdu, les juifs rescapés d’Europe trouvaient dans leurs maisons abandonnées tout ce dont ils avaient besoin pour recommencer à vivre : des tables, des chaises, des armoires, des casseroles, des assiettes, des vêtements, des postes de radio. Et même des photos de famille et des animaux domestiques".

En 1988, un peu après le déclenchement de la "Guerre des pierres", j’ai rencontré l’une des immigrantes bulgares de Ramla, Dalia Landau. L’histoire qu’elle m’a racontée alors résume toute la complexité des relations qui peuvent se nouer entre Israéliens et Palestiniens autour de la question de la terre, de la maison, de l’exil. Dalia Ashkenazi avait un an lorsque ses parents avaient quitté la Bulgarie, en 1948, pour s’installer en Israël. Elle ne se rappelait pas avoir vu des photos de famille ni des animaux domestiques mais elle avait gardé un souvenir précis de son enfance dans la maison de Ramla, affectée à sa famille par l’administration des "biens des absents". "Nous ne savions rien de cette maison, m’avait-elle confié, sauf qu’elle avait été habitée par une famille arabe qui s’était enfuie. Je l’ai tout de suite aimée. J’ai grandi là sans me poser de question. Ramla était peuplé de Juifs. Les rues portaient des noms juifs. J’étais une jeune Israélienne sans histoires. J’avais dix-neuf ans lorsqu’un matin de 1967, après la Guerre des Six-jours, un jeune homme brun s’est présenté à la porte de la rue. Il a dit dans un anglais hésitant. "Je m’appelle Bashir al-Kheiry. Jusqu’en 1948, cette maison était celle de ma famille. Je voudrais la revoir. Est-ce que je peux entrer ? "

"Il était sympathique, calme, souriant. Je lui ai ouvert. Nous avons bu du thé et parlé longuement. Il avait vingt-six ans. C’était la première fois que je rencontrais un Palestinien. C’était la première fois qu’il parlait à une Israélienne. Il m’a invité à venir visiter sa famille à Ramallah. J’y suis allée avec l’accord de mes parents, quelques jours plus tard. Il avait un frère et neuf sœurs. De nouveau nous avons parlé longuement. Nos idées sur la situation politique du moment étaient très éloignées. Il était nationaliste, marxiste. Il rêvait de remplacer Israël par un État laïc. Il ne semblait pas comprendre que, pour moi, l’existence d’un État juif qui me permettait de vivre selon ma culture, mes convictions, mon éthique, était fondamentale".

Chacun de nous, en fait, regardait le monde à travers les souffrances de son propre peuple. Et ce qui m’arrivait était terrible. Je découvrais que la maison où j’avais grandi et que j’aimais avait été celle d’une autre famille, que d’autres enfants y avaient grandi avant d’en être chassés. J’apprenais surtout qu’on nous avait menti. J’avais toujours cru que les Arabes avaient fui devant les soldats israéliens en 1948 et qu’ils avaient abandonné leurs maisons comme des couards. Cette conviction était très commode. Elle nous lavait, nous, les nouveaux occupants de toute culpabilité, de tout remords : nous n’avions pas récupéré des maisons vidées par la force. Nous occupions des logements vacants, comme on disait à l’époque".

Pour entendre l’autre version de l’histoire, je suis allé à Ramallah à la recherche de la famille al-Kheiry. Bashir, avocat, membre du FPLP tenu par les services de sécurité israéliens pour l’un des organisateurs de l’Intifada, venait d’être, une fois de plus, expulsé. Un hélicoptère de l’armée israélienne l’avait déposé, quelques jours plus tôt, avec trois autres nationalistes, quelque part au sud-Liban. Avec un conseil : "N’essayez pas de revenir". Mais sa mère et sa femme, Shéhérazade, m’ont offert thé et café, raconté l’odyssée de la famille, chassée de Ramla en 1948, réfugiée à Gaza, puis chassée de Gaza en 1967, et installée à Ramallah.

 


Oui, c’était bien ainsi que les choses s’étaient passées. "S’il y avait davantage de juifs comme Dalia et son mari Yeheskel, nous n’en serions pas là", avait affirmé la vieille dame. "Mais l’histoire n’est pas finie, avait poursuivi Shéhérazade. Lorsque Dalia a hérité de la maison familiale à la mort de ses parents, elle et son mari ont décidé de nous rendre les clés. Hélas, il y avait un point de droit qu’elle ignorait : il est interdit à un citoyen israélien de restituer à des Palestiniens la terre ou la maison qui leur appartenait avant 1948. Elle a alors décidé que la maison deviendrait un jardin d’enfants pour les dernières familles arabes restées à Ramla et Lod. Nouveau problème : des Arabes israéliens ne peuvent devenir propriétaires, par une transaction privée, de biens déclarés vacants en 1948. Elle cherche une formule juridiquement acceptable, mais une chose est sûre : elle n’habitera plus jamais cette maison. Et nous non plus".

Dalia Landau et son mari, entre-temps, ont trouvé la solution. Depuis 1991, la fondation "Maison ouverte", alimentée par des dons, héberge un jardin d’enfants et un lieu de rencontre entre Juifs et Arabes. À Ramallah, Bashir al-Kheiry et sa famille ont approuvé ce choix, mais ils n’ont pu et ne pourront pas revoir la maison avant longtemps : elle se trouve de l’autre côté du mur de séparation. Car, au processus de paix qui devait permettre aux deux peuples voisins de vivre un jour côte à côte s’est substituée une stratégie de séparation. Celle-ci confine les Palestiniens dans une sorte de réserve ou de bantoustan, sous bonne garde.

Et soixante ans après l’expulsion de al-Kheiry et de 850 000 autres Palestiniens, la question des réfugiés et de leur "droit au retour" est toujours, avec celle des frontières, des colonies, de Jérusalem et de l’eau, au cœur des négociations israélo-palestiniennes en panne. Contrairement à ce que font semblant de croire les responsables israéliens, personne, parmi les dirigeants palestiniens actuels, ne rêve de voir revenir sur le territoire de l’ancienne Palestine mandataire les exilés d’hier et leurs descendants. Ce qu’ils attendent, ce qu’il semblaient sur le point d’obtenir lors des négociations de Taba, en janvier 2001, c’est une position de principe : ils demandent qu’Israël reconnaisse ce qui s’est passé, admette que l’expulsion initiale a bien eu lieu et qu’un "tort primordial" leur a été fait.

"Le droit au retour est un droit humain non aliénable. Il n’est donc pas négociable", répètent les négociateurs palestiniens. "Mais son application et sa mise en pratique le sont, dès lors que ce droit est reconnu". Mais les Israéliens qui viennent de porter au pouvoir le gouvernement le plus à droite de leur histoire ne peuvent peut-être pas entendre ce discours…

René Backmann

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