Une troisième intifada ferait des merveilles pour la piteuse image d’Israël par Zvi Bar’el, correspondant Ha’aretz

Publié le par ag94

A 1-245

http://www.haaretz.com/hasen/spages/1160895.html

 

04/04/2010

 

"Insurrection populaire ? Ce n’est pas une insurrection populaire, juste des émeutes locales", a dit en 1987 le ministre de la défense Yitzhak Rabin aux journalistes, quand ils ont demandé pourquoi il allait à Washington en plein embrasement des territoires. Rabin les a balayés d’un revers de la main dédaigneux, et son adjoint, Danny Yatom, a réprimandé les intervieweurs : "Vous ne savez pas de quoi vous parlez". Il est vrai que les journalistes ne saisissaient pas tout à fait toute l’ampleur de l’intifada à venir. Les événements ont d’abord été qualifiés de protestations, puis de perturbations et enfin d’émeutes. Il a fallu un certain temps pour que le mot "intifada" entre dans le vocabulaire israélien.

Personne non plus n’était préparé pour la deuxième intifada. Certains observateurs ont dit qu’Ariel Sharon l’avait déclenchée avec sa visite provocatrice au Mont du Temple [esplanade des mosquées], mais la vérité est que l’intifada attendait l’étincelle telle un baril de poudre plein à ras-bord. Si ça n’avait pas été Sharon, c’est quelqu’un d’autre qui l’aurait provoquée.

Fait plutôt intéressant, les deux intifadas ont éclaté à des périodes où les choses se passaient "plus ou moins" bien. Juste avant la première, l’administration civile a publié un livre tape-à-l’œil qui exposait par le détail ses réalisations et comprenait d’impressionnantes données sur l’amélioration de l’économie palestinienne. À l’époque, 40% des travailleurs manuels palestiniens avaient un emploi en Israël, et les statistiques sur les "télévisions et réfrigérateurs" montraient ostensiblement que les Palestiniens n’avaient jamais eu la vie aussi belle. en 1999, les relations avec les Palestiniens semblaient tout aussi roses. L’Autorité Palestinienne connaissait une croissance de 5%, et la coopération économique avec Israël prospérait. Personne ne pouvait, semble-t-il, prédire que, côté palestinien, quelqu’un laisserait éclater toute une intifada et gâcherait le plaisir.

Et les Israéliens d’aujourd’hui ont donc une fois de plus le bon vieux sentiment que "tout est OK". Des centres commerciaux ouvrent à Jénine et Naplouse, Hébron est prospère grâce à un maire clairvoyant pour qui le monde des affaires n’a pas de secret, les bars et les salles de concert de Ramallah sont bondées, les opérateurs de téléphonie portable palestiniens regorgent de nouveaux clients, et l’iPhone est devenu monnaie courante chez les jeunes Palestiniens. Peut-on rêver mieux ? Après tout, il n’y a pas que les armées qui marchent à l’estomac : les nations occupées aussi, n’est-ce pas ?

Côté politique aussi, la vie a l’air belle. Il est vrai qu’il n’y a pas de processus de paix, mais au moins, le président palestinien Mahmoud Abbas parle de paix et non de lutte armée, et le Hamas est bouclé dans la bande de Gaza. Il n’y a pas de leader qui puisse permettre une nouvelle intifada, et, semble-il, les Palestiniens ont des raisons d’être plutôt contents de l’angle d’approche de la nouvelle administration de Washington.

Plus important encore, les Palestiniens n’ont-ils pas tiré la leçon des deux intifadas précédentes ? Après tout, ce sont des gens intelligents qui savent quand ne pas provoquer leurs occupants. Mais voilà le hic : une insurrection populaire arrive toujours par surprise. Ce n’est que quand elle se produit que nous nous mettons à en chercher les signes précurseurs. Les organismes de renseignement se chamailleront pour savoir qui a prédit et qui n’a pas prédit la révolte, les experts diront qu’ils vous l’avaient bien dit, et l’urgence sera de savoir comment endiguer la rébellion déjà en cours. Quant aux signes précurseurs, ils sont déjà là à profusion.

La semaine dernière, Amira Hass a raconté [dans ces colonnes] comment les dirigeants palestiniens, dont Salam Fayyad (premier ministre et féru d’économie), se sont joints aux manifestations de la journée de la terre. "On nous verra partout où il y a lutte populaire", adit Nabil Shaath à l’agence de presse palestinienne Ma’an. Cette participation des dirigeants politiques peut indiquer qu’ils savent quelque chose que les services de renseignement israéliens ne savent pas. Quand le véritable soulèvement éclatera, ils ne veulent pas se retrouver sur la touche comme lors de la première intifada. Cette fois, ils voudront en être les meneurs.

En même temps, "lutte populaire" est un terme qui convient bien aux Israéliens. Ils l’interprètent comme des manifestations ici et là, quelques rassemblements de protestation regroupant des Israéliens et des Palestiniens, peut-être une pierre ou deux. C’est ce qu’ils qualifient de "relativement calme". Comme un volcan est relativement calme, jusqu’au moment où il ne l’est plus. Les solutions sont bien connues, et les forces de défense d’Israël sont comme jamais "préparées à faire route sur tout lieu où la situation évoluerait".

Une flambée de violence fera certainement des merveilles pour les intérêts israéliens. Rien de tel qu’un attentat terroriste meurtrier pour redorer l’image de victime d’Israël ; çà nous donnerait une excellente excuse pour arrêter le faux gel de la construction de colonies et pour montrer à Barack Obama qui est le véritable coupable. Assez rigolé, passez aux choses sérieuses. Sauvez-nous avec une intifada.

Trad M.C.


par Zvi Bar’el, correspondant Ha’aretz

Commenter cet article