Un accord de paix israélo-palestinien est-il possible ? (2/3) Par Julien Théron | Politologue

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Des négociations directes israélo-palestiniennes se sont ouvertes ce jeudi à Washington. La volonté politique suffira-t-elle à dépasser l'incompatibilité chronique des acteurs sur les principaux points d'achoppement pour atteindre le consensus ? Explication en trois volets sur la possibilité technique de création d'un Etat palestinien, les volontés politiques à l'œuvre et les enjeux internationaux.

Des positions et motivations politiques fort différentes

C'est une caractéristique régionale du Proche Orient : pratiquement chaque acteur, qu'il soit de nature politique, militaire ou religieux a des motivations qui lui sont unique et tentera par tous les moyens d'imposer la réalisation de ses intérêts propres plutôt que de chercher un plus large consensus, sauf si la réalisation de ses intérêts l'exige. Autrement dit, pour toutes les parties, l'intérêt partitif, généralement court-termiste, prime, et de loin, sur l'intérêt général.

Des pourparlers de paix sont donc suffisamment rares et difficilement organisables au niveau international pour qu'ils soient, même imparfaits ou discutables dans leurs modalités, l'objet d'un minimum d'écoute et d'analyse posée, sans diatribe polémiste, afin de voir s'il existe en pratique et sans idéologie une fenêtre, aussi infime soit-elle, sur le pire fléau qu'il soit pour ceux qui la connaisse, la guerre, attisée en permanence et de toutes parts par des volontés radicales d'opposition.

La partie israélienne entre position de force dans les négociations, coalition bloquante et scène politique délicate

Benyamin Nétanyahou, premier ministre israélien du parti de droite Likoud (« consolidation », en hébreu), est avec raison considéré comme étant en position de force dans ces négociations. Israël est bien sûr l'allié traditionnel, depuis les années 60, des Etats-Unis et la relation privilégiée qu'ils partagent lui donne déjà un ascendant certain sur les pourparlers.

Le premier ministre israélien a été formé au MIT et a travaillé aux Etats-Unis, un avantage également en terme de visibilité au sein même de la société américaine. Il peut également compter sur l'importance des voix des juifs américains lors des élections de mi-mandat, fondamentales pour l'administration Obama.

Il a d'ailleurs déjà réussi à faire avaler deux couleuvres à Washington.

  • Premièrement, l'opération « plomb durci » à Gaza en janvier 2009, en pleine passation de pouvoir aux Etats-Unis, semblant précipiter une intervention très contestée, lourde en pertes civiles dans un territoire surpeuplé, avant l'arrivée d'un président atypique, semblant volontariste pour œuvrer pour la paix.
  • Deuxième point, l'assaut de la « flottille de Gaza » a mis en porte-à-faux les Américains encore un peu plus qu'ils ne l'étaient au Proche Orient. Conservant une position dure face à cette action décriée de toutes parts, le gouvernement israélien a par la suite imposé implicitement à Washington soit de le suivre soit de se défausser. Et la chose n'était pas sans impact, vis-à-vis de la Turquie notamment, allié précieux de Washington. En dépit de l'impact international très négatif, l'administration Obama a décidé de soutenir son principal allié dans la région, tout en tentant de limiter la casse diplomatiquement, probablement dans la perspective de ces pourparlers de paix.

Elu en 2009 à la suite de la chute de la popularité d'un gouvernement Olmert éconduit par les urnes après son intervention aventureuse et mal menée de 2006 au Liban, Benyamin Nétanyahou dirige un gouvernement où siègent, outre son parti, le Likoud, des formations assez antagoniques :

  • des partis religieux (Shass, Judaïsme unifié de la Torah),
  • un parti d'extrême droite (Israel Beiteinou),
  • un parti des colons (Foyer juif)
  • mais aussi le parti travailliste (HaAvoda).

La présence de ce dernier résulte plus d'un calcul politique pour Ehoud Barak que d'un réel poids politique des travaillistes. Ceux-ci pèsent peu dans l'actuelle législature, centrée autour du Likoud, ce dernier ayant ordinairement eu une position dure vis-à-vis des Palestiniens. Ehoud Barack s'est d'ailleurs révélé être un soutien sans faille à la politique menée par le Likoud, notamment lors de l'intervention à Gaza en 2009.

Les partis radicaux du gouvernement ont eux un poids parlementaire certes modeste, mais forment une minorité essentielle pour le gouvernement Netanyahou. A tel point qu'il est relativement impensable d'imaginer la signature d'un accord de paix en conservant ces groupes politiques au gouvernement.

Ce qui est en fait dans toutes les têtes est que l'actuel premier ministre devra procéder à un remaniement gouvernemental s'il veut que les pourparlers aboutissent, se défaussant de ses partenaires radicaux pour gouverner avec le parti de Tsipi Livni, Kadima (« en avant », en hébreu).

En terme de politique intérieure israélienne, le risque pour Benyamin Nétanyahou est double : partager la notoriété historique que constituerait un accord de paix créant un Etat palestinien, tout en admettant par l'appel de Kadima à partager le pouvoir que c'est grâce à cette dernière que l'accord est possible.

Cela revient donc, s'il choisit la stratégie de la paix, à dire que Kadima est le catalyseur de cette paix… Et à perdre les élections suivante, à voir le nom de Tzipi Livni s'inscrire à sa place. Plus modérée que l'actuel gouvernement (les négociations avec la Syrie qu'elle avait en charge tablait sur le principe « la terre contre la paix », impensable selon l'actuel gouvernement), Livni sait que le temps joue pour elle et attend patiemment que Benyamin Nétanyahou l'appelle ou que son gouvernement s'effondre pour apparaître comme la seule alternative face au Likoud ou aux Travaillistes qui s'y étaient allié.

Peut-être préfère-t-elle la seconde solution, plus aisée, plus sûre, la plaçant au poste de première ministre comme unique négociatrice israélienne.

De plus, un changement de coalition est doublement risqué, car en évinçant de son gouvernement les partis radicaux, qui goûtent déjà fort peu la tenue de ces négociations (Alexandre Lieberman, polémique ministre des Affaires étrangères et leader d'Israel Beiteinou, n'est pas à Washington), le premier ministre se mettrait à dos une partie de la population, certes pas la plus nombreuse, mais qui sait se faire entendre, mobiliser fort activement ses militants et jouer puissamment sur l'opinion publique nationale par le biais des médias, comme cela a été vu lors d'évacuations de colonies à Gaza, à Hébron, ou lors de manifestations d'opposition politique ou morale.

Et il y a fort à penser que leur mobilisation soit colossale en cas de retrait d'envergure de la Cisjordanie. En fait, leur mobilisation est mécaniquement liée à l'action du gouvernement : plus ce dernier acceptera de concessions faites à l'Autorité palestinienne, plus il devra affronter l'ire des radicaux en politique intérieure.

Le jeu est délicat, mais cette stratégie de la paix propose au premier ministre israélien une possible aura historique qu'il caresse en ce moment du doigt, tout en pouvant obtenir un accord favorable à Israël. Le cas échéant, il ne représenterait qu'une énième tentative de paix avortée, l'incurie donc, qui sert peu les politiques, en ayant en plus risqué et peut-être perdu ses alliés radicaux.

Passer en force vers la paix sur la scène intérieure semble donc impérieux, ce qui l'imposerait comme l'homme fort et sage d'Israël, à l'image d'Yitzhak Rabin, ancien faucon devenu colombe.

Mais pour en arriver là, il existe cependant une ultime condition, peut-être la plus sensible : l'accord devra être suffisamment équilibré pour ne pas déstabiliser son fragile interlocuteur palestinien.

La partie palestinienne en position de faiblesse, divisée et à légitimité contestée

C'est peu de le dire, Mahmoud Abbas est en position de faiblesse. Il est certes considéré comme l'honorable autant qu'unique représentant des Palestiniens par Barack Obama, et le premier ministre israélien l'a gratifié du qualificatif de « partenaire pour la paix » à Washington. Mais c'est de l'intérieur, sur le terrain, que vient toute la faiblesse de sa position.

Si son parti, le Fatah (« conquête », en arabe), l'a reconduit dans ses fonctions de leader lors du congrès de Bethléem d'août 2009, c'est en effet plus une question de continuité que de représentativité de la population palestinienne. Il a réussi à garder la main au Fatah pour quatre raisons.

  • D'abord car un des rares achèvements de Mahmoud Abbas, alias Abou Mazen, est d'avoir acquis une certaine respectabilité internationale lui permettant d'être un partenaire crédible pour les négociations.
  • La seconde raison est qu'il a placé des hommes à lui au comité central du parti, comme Mohamed Dahlan, ancien homme fort du Fatah à Gaza, ou Saëb Erekat, chargé des négociations avec les Israéliens depuis la Conférence d'Annapolis. Le comité a par ailleurs, à l'inverse, éconduit des concurrents sérieux à son autorité comme Ahmed Qorei, ancien premier ministre de Yasser Arafat et négociateur des Accords d'Oslo.
  • Troisième raison, Abou Mazen tente de cultiver l'image du défenseur des palestiniens dans leur ensemble, en insistant par exemple sur la nécessité de mettre fin au blocus de Gaza, territoire pourtant géré par le parti concurrent du Hamas.
  • Enfin, afin de balancer son image de négociateur avec Israël, d'homme qui a déposé les armes, Mahmoud Abbas joue sur l'image de lutte véhiculée par Marwan Barghouti, du Fatah également, emprisonné par Israël depuis 2002 mais tout de même élu au comité central lors du congrès.

Cependant, ce dernier, jouissant d'une réputation bien plus étendue et positive qu'Abou Mazen au sein de la population, représente autant un atout qu'un danger pour le président de l'Autorité palestinienne. Considéré longtemps comme le successeur de Yasser Arafat, il est un candidat plus que sérieux au leadership palestinien. Notons que la chose dépend d'Israël qui détient là un moyen de pression sur Mahmoud Abbas.

Autre menace potentielle, la génération montante du Fatah est maintenue hors des postes importants et pourrait à l'avenir contester un directoire certes renouvelé, mais peu rajeuni.

Le Fatah est suffisamment fort au sein de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) pour avoir obtenu son aval dans les négociations en cours en mai dernier.

Les autres organisations qui y sont représentées, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP), ne jouissent que d'une faible représentation politique au Congrès législatif.

Mais le retrait de leur soutien n'est jamais inenvisageable. Le FPLP, par exemple, dont le fondateur, Georges Habache, s'est éteint à Amman en 2008, avait emporté la mairie de Ramallah en 2005, et ce grâce aux voix du Hamas. De plus, l'Autorité palestinienne n'a pas toujours eu le FPLP en odeur de sainteté au cours des années 2000.

Autre sujet de fragilisation, le Fatah a été entaché de nombreuses accusations de corruption ou de népotisme, pendant et après l'ère Arafat, à l'image de l'affaire Rafiq Husseini (le chef de cabinet de Mahmoud Abbas avait été relevé de ses fonctions, mis en cause dans un scandale sexuel).

Mahmoud Abbas a fait voter dans l'urgence, en juin 2010, une loi anti-corruption afin de pallier les effets politiquement néfastes de ces affaires. Restaurer son image auprès des Palestiniens est en effet nécessaire s'il veut prévenir de futures déconvenues électorales face au Hamas qui, à l'instar d'autres partis islamistes du monde musulman, gagne son électorat grâce à l'affichage des idées de rigueur et de droiture face à un pouvoir corrompu.

D'ailleurs, un autre problème du Fatah face aux Palestiniens est sa légitimité. C'est en effet le Hamas, et non le Fatah, qui avait remporté les législatives de 2006, avec 74 sièges contre seulement 45 au Fatah. Mais alors que la dernière session du Conseil législatif, favorable à Mahmoud Abbas, avait facilité la mainmise de ce dernier sur des nominations administratives et créé une cour constitutionnelle nommée par lui, le Hamas a considéré ces décisions comme nulles et non avenue. Position que le camp d'Abou Mazen a considéré comme relevant d'un « coup d'Etat ».

S'en suivit les troubles inter-palestiniens de 2007 à Gaza et la séparation, de fait et dans la violence, des deux factions : le Hamas régnant à Gaza et le Fatah en Cisjordanie. Si le Fatah, seul représentant aux négociations de Washington, est encore présent au sein de la population gazaouie, plus aucune responsabilité politique ne lui y incombe, et le Hamas est pareillement présent en Cisjordanie, comme le mouvement l'a démontré avec l'attaque de colons à Hébron, au début des pourparlers.

Problème de légitimité également pour Mahmoud Abbas lui-même, dont le mandat de président de l'Autorité palestinienne a pris fin en janvier 2009. Ce n'est ainsi que par une pirouette institutionnelle qu'il est encore considéré comme tel : en décembre 2009, Mahmoud Abbas a été maintenu au poste de président de l'Autorité palestinienne par décision solennelle du Conseil central de l'OLP, organisation respectée des Palestiniens mais présidée elle-même par… Mahmoud Abbas.

Quand à son gouvernement dirigé par Salam Fayyad, ancien de la Banque mondiale apprécié de la communauté internationale, composé en juin 2007 après le limogeage du gouvernement Hamas d'Ismaïl Haniyeh, il ne porte par conséquent guère plus de légitimité.

Le Hamas (« ferveur », en arabe), dont le leader, Khaled Mechal est exilé à Damas, ne reconnait donc aucune autorité ni légitimité à Abou Mazen dans les négociations en cours. Fort d'avoir vaincu l'appareil sécuritaire du Fatah à Gaza lors des affrontements inter-palestiniens de 2007, le Hamas n'en a pourtant pas moins perdu également la légitimité des urnes, comme Mahmoud Abbas, par la fin du mandat du Conseil législatif palestinien en janvier 2010. Il clame pourtant sa légitimité au nom de son opposition à Israël, marquée fortement début 2009 par l'opération « plomb durci » des forces israéliennes à Gaza.

Refusant ainsi vertement les pourparlers en cours, un groupe de treize groupes radicaux, dont le Hamas et le Djihad islamique, vient de se constituer avec pour but de coordonner et d'intensifier des attaques anti-israéliennes, après celle revendiquée par le Hamas à Hébron, afin que les actuelles négociations n'aboutissent pas, ni sur leurs bases actuelles, ni sans eux.

A Jérusalem, rejoignant cette position de rejet des pourparlers entamés, un cheikh palestinien a déclaré devant environ 200 000 fidèles, dans son prêche du vendredi à l'esplanade des Mosquées, que les « soi-disant » négociations étaient une « plaisanterie. »

Quand aux négociations indirectes entre Israël, qui refuse de discuter avec le Hamas, et ce dernier, qui ne reconnait pas l'Etat hébreu, elles n'ont pas abouti. Destinées à la libération du soldat Gilad Shalit, prisonnier du Hamas depuis quatre ans, contre un millier de prisonniers palestiniens détenus en Israël, les deux parties ne sont pas entendues. Le seul lien qui existait entre le Hamas et Israël n'a donc pas permis d'avancée, aussi symbolique eut-elle été.

Yasser Arafat jouait souvent sur les deux stratégies : d'un côté la négociation avec Israël montrant qu'il souhaitait une résolution définitive du conflit, et de l'autre, l'usage de la violence afin de montrer qu'il avait des arguments de poids. Mais les deux stratégies sont aujourd'hui strictement séparées entre le Fatah et le Hamas.

Mahmoud Abbas tente donc d'obtenir, seul, un accord qui ne soit pas trop défavorable aux Palestiniens. Et la tâche est dure, tant face aux négociateurs israéliens qu'avec l'opposition armée du Hamas à cette tentative. Si la chose se révélait toutefois possible, il resterait encore à Abou Mazen à faire accepter cet accord à la population palestinienne, ainsi qu'aux groupes radicaux, afin qu'il soit mis en oeuvre.

Seule cette possibilité pourrait lui permettre de redorer son blason face à l'électorat palestinien et d'affirmer sa légitimité à la tête de l'Autorité. Auréolé de ce que n'avait pas même réalisé Arafat, Abou Mazen deviendrait alors le père de l'Etat palestinien. La perspective est belle, surtout vu sa faible marge de manœuvre actuelle.

Mais la concrétisation d'un tel scénario en laisse d'autant plus laisse perplexe.

 

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