Shalit par exemple Uri Avnery

Publié le par ag94

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Gilad Shalit est devenu un symbole vivant – un symbole de la réalité israélienne, de l’incapacité de nos dirigeants à prendre une décision, de leur lâcheté morale et politique, de leur inaptitude à analyser une situation et à en tirer des conclusions.

J’ÉCRIS ces lignes en regardant par la fenêtre les eaux bleues de la Méditerranée, et en pensant au jeune homme qui est en détention pas très loin de cette mer, à quelques dizaines de kilomètres d’ici.

Gilad Shalit peut-il regarder cette même mer par sa fenêtre ? A-t-il seulement une fenêtre ? Comment est-il ? Comment est-il traité ?

Cela fait aujourd’hui quatre ans et un jour qu’il est en captivité, sans perspective de fin.

Gilad Shalit est devenu un symbole vivant – un symbole de la réalité israélienne, de l’incapacité de nos dirigeants à prendre une décision, de leur lâcheté morale et politique, de leur inaptitude à analyser une situation et à en tirer des conclusions.

S’IL y avait eu une chance de libérer Shalit par une intervention militaire, le gouvernement israélien l’aurait saisie sans hésiter.

C’est une évidence, parce que l’opinion publique israélienne préfère qu’un problème soit résolu par la force plutôt que de faire quoi que ce soit qui soit susceptible d’être interprété comme une faiblesse. Le sauvetage des otages à Entebbe en 1976 est considéré comme l’un des exploits les plus glorieux de l’histoire d’Israël, bien qu’il n’y eût que l’épaisseur d’un cheveu entre la réussite et l’échec. On y a joué avec la vie des 105 otages et des soldats, et ce fut une réussite.

Dans d’autres cas, cependant, le pari n’a pas réussi. Ce ne fut pas le cas à Munich, lorsqu’ils ont joué avec la vie des athlètes, et perdu. Ni à Ma’alot en 1974, lorsqu’ils ont joué avec la vie d’écoliers, et perdu. Ni lors de la tentative de libération du soldat Nachschon Wachsman prisonnier en 1994, lorsqu’ils ont joué avec sa vie, et perdu.

S’il y avait eu la moindre chance de libérer Shalid par la force, ils auraient risqué sa vie, et probablement perdu. Heureusement pour lui, il n’y a pas eu d’occasion de ce genre. Pour le moment.

Ceci est à vrai dire tout à fait remarquable. Nos services de sécurité ont des centaines de collaborateurs secrets dans la Bande de Gaza, en plus de moyens de surveillance de haute technologie. Et il semble qu’aucune information sérieuse sur l’endroit où se trouve Gilad Shalit n’ait encore été obtenue.

Comment le Hamas a-t-il pu y parvenir ? Parmi d’autres mesures, en n’autorisant aucun contact avec le prisonnier – aucune rencontre avec la Croix Rouge ou avec des personnalités étrangères, juste deux courtes vidéos, presqu’aucune lettre. On ne peut tout simplement pas exercer de pression sur eux. Ils refusent toutes les demandes de cette nature.

Ce problème aurait pu être surmonté si notre gouvernement avait été prêt à donner des assurances qu’aucune tentative ne serait faite pour le libérer par la force, en contrepartie d’un engagement du Hamas à le laisser rencontrer la Croix Rouge. Pour être crédible, un tel engagement nécessiterait sans doute une garantie d’un tiers, tel que les États-Unis.

À défaut de telles dispositions, tous les discours moralisateurs d’hommes d’État étrangers parlant de “laisser la Croix Rouge rencontrer le soldat”ne sont que de mots vides de sens.

LES EXIGENCES de personnalités étrangères de “libérer le soldat enlevé” ne sont pas moins hypocrites.

De telles exigences sont agréables aux oreilles israéliennes, mais négligent complètement le fait que la question doit être un échange de prisonniers.

Gilad Shalit vit et respire, c’est un jeune homme dont le sort suscite de fortes émotions. Mais c’est aussi le cas des prisonniers palestiniens. Ils vivent et respirent, et leur sort à eux aussi suscite de fortes émotions. Il y a parmi eux des jeunes gens dont la vie est gâchée en prison. Il y a parmi eux des dirigeants politiques qui sont punis pour leur simple appartenance à une organisation ou l’autre. Il y a parmi eux des gens qui, pour employer le langage israélien, “ont du sang sur les mains”, et qui, en langage palestinien, sont des héros nationaux qui ont fait le sacrifice de leur propre liberté pour la libération de leur peuple.

Le prix exigé par le Hamas peut sembler exorbitant – un millier pour un seul. Mais Israël a déjà payé un tel prix pour d’autres prisonniers dans le passé, et c’est devenu le ratio standard. Le Hamas ne pourrait consentir à moins sans perdre la face.

Les milliers de prisonniers palestiniens ont des familles – pères, mères, maris, épouses et enfants, frères et sœurs. Exactement comme Gilad Shalit. Eux aussi poussent des cris d’appel, exigent, exercent des pressions. Le Hamas ne peut pas les ignorer.

TOUTE l’affaire est la preuve choquante de l’incapacité de notre gouvernement – le précédent comme l’actuel – à prendre des décisions et même à raisonner logiquement.

Le Hamas a déjà fixé le prix il y a quatre ans, conformément aux précédents du passé. Leur exigence n’a pas évolué depuis lors.

Dès le premier instant, il fallait prendre une décision.

IL ne fait pas de doute qu’un tel accord renforcerait le Hamas. Il soulignerait sa légitimité comme élément palestinien important. Il serait perçu comme une confirmation du point de vue selon lequel “Israël ne comprend que le langage de la force”.

Par conséquent, on en vient à la question simple : oui ou non ?

Oui signifie un désaveu à Mahmoud Abbas dont les méthodes conciliantes n’ont pas conduit à la libération d’un seul prisonnier palestinien important. (Les États-Unis ont opposé leur véto à tout accord de ce type, dans la mesure où cela renforcerait le Hamas, qui est qualifié d’“organisation terroriste”, et affaiblirait Abbas que les Américains considèrent comme leur homme.)

NON signifie l’emprisonnement à vie pour Shalit, avec la mise en danger permanente de sa vie.

Depuis quatre ans maintenant, nos dirigeants ont été incapables de prendre une décision, tout comme ils sont incapables de prendre une décision sur toute autre question importante pour notre avenir. (Par exemple deux États ou un seul État sous le régime de l’apartheid ? La paix ou les colonies ? Passer un accord de paix avec Abbas ou négocier avec le Hamas ?)

AFIN de se dégager de la nécessité de prendre une décision, on a eu recours à diverses astuces. Entre autres, l’affirmation que le blocus de Gaza avait pour but de libérer Shalit.

C’était dès le départ un prétexte mensonger. Le blocus fut imposé pour inciter la population de Gaza à renverser le régime du Hamas qui avait remporté les élections palestiniennes. Le lien avec Shalit servait simplement de diversion.

Maintenant, le blocus a été partiellement levé. C’est une victoire considérable pour la flottille de secours – une victoire que les orgnanisateurs de la flottille n’osaient pas espérer dans leurs rêves les plus fous. Le résultat de la décision stupide d’attaquer le navire turc, c’est que la pression internationale a rendu cette évolution inévitable.

Entre autres prétextes, le gouvernement a déclaré que “de toutes façons, le blocus n’avait pas aidé à libérer Shalit”.

Les parents de Shalit ont protesté. Ils croyaient vraiment qu’il y avait un lien entre le blocus et le sort de leur fils. Mais il est évident qu’en décidant de céder aux pressions internationales et de lever partiellement le blocus, Benjamin Nétanyahou et Ehoud Barak n’on même pas pensé à Shalit.

J’insiste sur le mot “partiellement”. C’est vrai, c’est une grande victoire pour tous ceux d’entre nous qui ont déclaré depuis le début que le blocus était immoral, illégal et imprudent. La décision de laisser tout entrer dans la Bande sauf des armes représente un grand changement.

Mais le principal problème à Gaza est la pauvreté entraînée par le chômage. Pratiquement toutes les entreprises de Gaza ont dû fermer à cause du blocus. Non seulement elles ne pouvaient plus se procurer de matières premières mais, ce qui n’est pas moins important, elles ne pouvaient plus exporter leurs produits en Cisjordanie, en Israël ou dans le monde. Il semble que cette situation n’ait pas changé. Même si les entreprises qui subsistent reçoivent maintenant des matières premières, elles ne peuvent pas exporter leur production – textiles, fruits, fleurs et tout le reste. Les fournisseurs israéliens vont maintenant tirer des millions de la vente de leurs produits dans la bande de Gaza, mais les Gazaouis ne pourront pas vendre leurs produits en Israël.

Quoi qu’il en soit, cela ne concerne pas le sort de Shalit.

La famille Shalit est dans une détresse terrible. On peut les comprendre, mais la sympathie n’interdit pas le désaccord.

Ils ont tort lorsqu’ils s’élèvent contre la levée du blocus. Ils ont tort lorsqu’ils exigent que les prisonniers du Hamas en Israël ne soient pas autorisés à recevoir des visites de leur famille. (Et pas seulement parce que les familles résidant à Gaza ne sont de toutes façons pas autorisées à se rendre en Israël.)

On ne peut pas tenir un double langage. Lorsque Noam Shalit, le père, exige qu’un millier de prisonniers appartenant au Hamas soient élargis pour obtenir la libération de son fils – il ne peut pas dans le même temps s’associer à la persécution des prisonniers appartenant au Hamas. Il ne peut pas exiger un traitement humain pour son fils – et dans le même temps justifier le traitement inhumain imposé à la population de Gaza. Ce double niveau d’exigences surprend l’opinion publique et affaiblit la campagne en faveur de la libération de Gilad.

Il faut que le message soit simple, clair et direct, et qu’il soit adressé à Benjamin Nétanyahou : prendre immédiatement la décision de procéder à l’échange de prisonniers. Gilad reviendra à la maison et tous les Israéliens se réjouiront. Les prisonniers palestiniens rentreront aussi chez eux et, là-bas aussi, tout le monde se réjouira.

L’INCAPACITÉ de Nétanyahou à prendre des décisions et à s’y tenir révèle l’étendue de son incompétence en tant que dirigeant.

Au lieu de cela, nous avons un professionnel du marketing (il se trouve que c’est sa profession d’origine), une personne qui se réveille le matin avec des sondages et va se coucher la nuit avec des sondages. Les professionnels des sondages lui disent que la libération de Gilad Shalit serait populaire en Israël mais que la libération de Palestiniens serait impopulaire. La nuit, au lit, il se tourmente à ce sujet : qu’est-ce qui serait préférable ? Combien de suffrages seraient acquis, combien de suffrages seraient perdus ?

C’est épouvantable. S’il ne peut pas prendre une décision simple à propos du sort de Shalit, comment peut-il prendre des décisions concernant des problèmes qui concernent notre sort à tous, non pas pour une année, mais pour les générations à venir ?

 

 

Article écrit en hébreu et en anglais le 26 juin, publié sur le site de Gush Shalom – Traduit de l’anglais "Shalit, for exemple" pour l’AFPS : FL

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