Palestine, l’expo qui met dans tous ses états

Publié le par ag94

Lundi 19/10/2009 | Posté par Widad Kefti


L’Institut du monde arabe accueille une exposition où des artistes palestiniens témoignent des frustrations et des quêtes de leurs compatriotes.


Je n’ai pas ce qu’on appelle « la fibre artistique ». Du moins c’est ce que je croyais. Je reste de marbre face à un monochrome et comprends mal que l’on puisse s’émerveiller devant des toiles qui, pour moi, ressemblent à des gribouillages. Et pourtant, les œuvres même abstraites de l’exposition Palestine, à l’Institut du monde arabe m’ont littéralement bouleversée. Un véritable choc artistique, qui m’a transportée d’un sentiment à un autre, à chaque fois que je changeais de salle.

Dès l’entrée de l’expo, nous voilà face aux check-points israéliens. Ceux-là même qui chaque jours décident de la libre circulation ou non des Palestiniens à l’intérieur de leurs territoires occupés. Après une série d’images montrant de jeunes Palestiniens contraints de se dévêtir pour passer devant les soldats israéliens, l’artiste Sherif Waked nous fait sourire avec sa ligne de vêtements spécial check point. Pied de nez à la souffrance psychologique et aux difficultés pratiques qu’infligent ces check points, sa vidéo « chic point » met en scène des mannequins palestiniens défilant avec sa collection fashion for Israeli Checkpoints, qui facilite le passage avec des ouvertures au niveau du ventre ou du dos.

Plus loin, l’œuvre de Khalil Rabah matérialise un rêve inavoué des territoires avec son logo d’une possible compagnie aérienne Palestinienne, United States of Palestine Airlines. Chaque lettre est empruntée à une compagnie aérienne existante. Khalil Rabah sublime ainsi la frustration d’un peuple freiné dans l’évolution de son patrimoine national et nous embarque dans la profondeur de ses désirs, à la fois simples et chimériques. Puis l’atterrissage se fait en douceur, avec des calligraphies sur objets, petite pause émotionnelle avant d’entrer dans l’une des salles les plus marquantes de l’exposition.

Une lumière rosée jaillit de l’installation de Rana Bishara, hommage to childhood, dans laquelle on aperçoit, de loin, une multitude de ballons blancs. Un mélange d’angoisse et de mystère embaume la pièce dans laquelle il faut pénétrer pied nus. A l’entrée, un écriteau interdit l’accès aux enfants et aux personnes cardiaques. On découvre alors que les ballons blancs enveloppent des photos d’enfants. Au plafond, un filet de tulle barbelées menace ces bulles fragiles, comme une épée de Damoclès. Quelques pas - tête baissée pour les plus grands qui risquent de se blesser - et l’on pénètre au cœur de la meurtrissure. Un lit d’enfant, blanc, symbolise la pureté, la sérénité et la paix que tout parent voudrait garantir à son ange. Mais le berceau est cerclé de barbelés et abrite la photo d’un bébé de quelques mois, mort. Et alors l’angoisse cède à la colère et à la tristesse.

On se sent tout petit devant le keffieh géant qui orne l’un des murs de la salle. Fabriqué avec le fil plastique utilisé pour menotter les Palestiniens, il est une véritable leçon d’humilité et de résistance. Plus loin, le poil se hérisse devant les vidéos de Suha Shoman, plus poignantes les unes que les autres. Comme le témoignage tremblant de la petite fille d’un grand producteur palestinien d’oranges, de clémentines et de citrons dont les terrains on été rasés à six reprises par l’armée israélienne. Même sensation devant l’œuvre d’Emily Jacir, cette tente sur laquelle sont brodés les noms de 418 villages palestiniens rayés de la carte. Brodée par des personnes de toutes origines et de toutes confessions, l’œuvre, inachevée parce que la liste de ces villages n’est hélas pas exhaustive, fait partie des collections du Musée National d’art contemporain d’Athènes.

C’est pourtant l’espoir qui clot la visite, avec cette Lune conquise par Larissa Sansour, qui se rêve astronaute. Un jour peut-être les Palestiniens pourront-ils consacrer leur vie à autre chose qu’à la lutte pour garder ou récupérer leurs terres, et se lancer dans la conquête de l’espace ?

Widad Kefti

Palestine : La création dans tous ses états. Exposition d’art contemporain à l’Institut du monde arabe. Jusqu’au 22 novembre 2009

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