On devrait manger comme les chameaux Par RAJA SHEHADEH Libération

Publié le par ag94

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j’essaie toujours

J’ai commencé à écrire un journal en juin 1967, quand Israël a occupé le reste de la Palestine. J’allais avoir 16 ans et le monde s’écroulait autour de moi. J’écrivais pour tenter de trouver du sens à ces changements. Je tiens toujours un journal. J’essaie toujours de comprendre.

Dimanche

silhouettes en carton

Comme toutes les semaines, je me suis réveillé tôt pour aller me promener avec des amis. Dans les collines sèches et brûlées, la brume du matin emplissait les oueds de petits lacs vaporeux. Nous avions vérifié la veille sur Google Earth que de nouveaux villages israéliens n’avaient pas poussé sur notre trajet. Nous avons donc roulé vers le nord, dépassant quatre colonies qui dominent les collines et trois postes de contrôle. Situé en pleine Cisjordanie, le poste d’Atara est constitué de grands blocs de béton sale et d’un mirador surmonté d’un drapeau israélien en lambeaux. Il semblait déserté. Parfois, les soldats placent des silhouettes en carton derrière les fenêtres pour nous faire peur. Mais j’ai vu une main fermer la fenêtre aux carreaux verts.

Le long du chemin, des oliviers vert argent bordaient les collines en terrasses. Là où la terre n’avait pas été labourée, l’herbe sèche et dorée bruissait sous la brise. Nous longions le lit asséché de la rivière qui serpentait le long des petites collines. Nous marchions en silence, attentifs aux gloussements des faisans et aux odeurs de fenouil, d’origan et de sauge que nos jambes frôlaient en passant. Une gazelle bondissait gracieusement vers le haut de la colline.

Situé dans un vieux bâtiment ottoman qui a été rénové avec le soutien de la France, le centre culturel du village de Karawa Beni Zeid présentait une exposition de photographies d’immeubles berlinois jouxtant le Mur, avant et après sa chute.

Je me suis pris à espérer qu’on puisse un jour remercier la France en lui envoyant ce genre d’exposition sur nos collines libérées, quand le mur de strangulation qu’Israël continue à ériger aura été détruit.

Lundi

Pas de mon vivant

J’ai participé à un séminaire de l’université de Birzeit, près de Ramallah. L’historien Issam Nassar disait que les premiers clichés des lieux saints de Palestine remontent à l’aube de la photographie, dès 1839. Parmi elles, point d’image de Ramallah : privée de souvenir visuel puisque non biblique, notre ville a de ce fait évité les représentations orientalistes habituelles. Les sionistes ont toujours exploité l’imagination biblique pour présenter la Palestine comme une terre sans peuple, attendant le «retour» de ses habitants juifs originels.

Le soir, j’ai regardé le film du Dano-Palestinien Omar Shargawi My Father From Haïfa, qui montre la première visite de son père à Haïfa depuis son exil forcé en 1948. L’émotion du vieil homme, entre colère et frustration, est bouleversante.

En 1967, mon père m’avait emmené voir la maison dans laquelle sa famille avait dû vivre durant la «Nakba». Depuis, j’ai appris à vivre à côté des ruines et des souvenirs, gardant la colère et le chagrin à distance suffisante pour ne pas me laisser paralyser. En voyant les ruines de sa maison d’Haïfa, le père du réalisateur, dit : «Je ne veux pas rester là. Je ne veux pas pleurer.» Quand on demande au réalisateur si cette visite a aidé son père à faire son deuil, sa réponse est claire : «Non.»

Seule une paix juste pourrait nous libérer de ces douloureuses émotions - perspective improbable de mon vivant.

Mardi

Ça ne fait qu’empirer

J’ai travaillé à mon cabinet sur un dossier porté à la justice des Etats-Unis par des colons juifs de nationalité américaine qui exigent de l’OLP une compensation pour les préjudices causés par la résistance palestinienne en Cisjordanie. Evoquant la politique de colonisation israélienne qui défie le droit international et le refus du gouvernement de lever le siège de Gaza, mon jeune associé a dit : «Ça ne fait qu’empirer.

- Tâchons de penser dans le long terme, ai-je proposé. Après tout, la fragmentation du Moyen-Orient n’a commencé qu’il y a une centaine d’années. Et qu’est-ce qu’un siècle, dans le cours de l’histoire ?»

Ça n’a pas impressionné mon collègue. Agé de 25 ans, il veut juste savoir si sa famille et lui ont un avenir en Palestine. Probablement pas.

Mercredi

Les infiltrés

Je lutte avec mon nouveau livre. Cette fois les émotions sont encore plus fortes. Mais que j’écrive sur le paysage en voie de disparition, l’invasion de Ramallah ou un proche, c’est toujours pareil. D’abord, je suis submergé par un sentiment - colère, peur, amour. Puis, je m’efforce d’analyser son impact sur moi en le tenant à distance suffisante pour pouvoir l’exprimer clairement.

Pour moi, le personnel est toujours lié au politique. Tous les aspects de mon existence se déroulent dans un contexte politique injuste, cruel et déformé. Mais c’est plus facile maintenant. J’ai longtemps eu l’impression de me tenir devant un mur, et de hurler sans que personne ne m’entende. A présent que le mur se fissure, certains de mes mots passent au travers. Israël n’a plus le monopole de la vérité.

Après avoir écrit toute la journée, je suis allé dîner chez une amie en pensant me détendre, mais pas du tout. Elle avait invité B, qui vient de Ramallah, et sa femme N, qui est d’origine danoise. Comme il est né aux Etats-Unis, où ils se sont rencontrés, il n’a jamais fait faire la carte d’identité délivrée par Israël qui constitue notre permis de séjour. Tous deux ont un travail ici et veulent rester. Ça faisait un an qu’ils se débrouillaient en renouvelant leur visa de touriste tous les trois mois ; mais depuis leur dernier voyage leur passeport porte le tampon «dernière entrée». Israël ne veut pas de nouveaux Palestiniens. Même s’ils sont confinés dans les 25% de Palestine sous autorité palestinienne qui se réduisent comme peau de chagrin.

Jeudi

Les chameaux et les cactus

Pour mon anniversaire, ma femme m’a offert un voyage au Vieux Acre. Un nouvel hôtel a vu le jour dans un bâtiment ottoman rénové juste à côté du vieux mur et de la porte de la ville. Comme nous avions visité la ville auparavant, nous en avons cette fois profité pour nous promener et nous asseoir au bord de la mer, qui nous manque à Ramallah. L’après-midi, nous avons goûté au fameux jus de cactus d’Acre. J’ai demandé à Abu Imad, le vendeur, comment il avait eu l’idée de presser des cactus. «On peut tout presser, il a répondu, pourquoi pas des cactus ?»

Tout en travaillant, il m’a confié que les affaires vont mal. «Après les morts du Mavi Marmara on nous a demandé de faire grève. Quand on a ouvert le lendemain, les juifs israéliens nous ont boycottés. Ils passaient en bombant le torse, refusant d’approcher nos étals.»

J’ai pensé à tous les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza qui aimeraient venir à Acre et ne le peuvent pas. Le mur de séparation isole les Palestiniens les uns des autres, mais préserve la connexion entre juifs israéliens en Israël et colons juifs de Cisjordanie. Abu Imad a raison : on peut tout presser, pourquoi pas un pays ?

Après avoir fini de presser ses cactus, il m’a testé : «Vous savez ce que mangent les chameaux ? - Des chardons, ai-je répondu. - Non, des feuilles de cactus. Voilà pourquoi ils sont aussi résistants et persévérants.»

On devrait peut-être tous se mettre à manger comme les chameaux.

Vendredi

Le futur Moyen-Orient

On m’a chargé d’écrire sur mon endroit favori. Je l’ai trouvé dans la vallée du grand rift, au point où l’on voit la mer Morte au sud, et la vallée du Jourdain au nord. De là on voit que la grande gorge, qui résulte des mouvements tectoniques souterrains, remonte vers le lac de Tibériade, le Huleh, la Bekaa libanaise et jusqu’au sud de la Turquie.

En cet endroit proche de Jéricho, on peut voir la terre non comme elle est aujourd’hui, fragmentée par des frontières politiques, mais comme elle devrait être : un tout continu, depuis les montagnes du Taurus jusqu’au désert du Sinaï.

Traduit par Emilie Lacape

Raja shehadeh

Avocat et écrivain palestinien, Raja Shehadeh vit à Ramallah. Fondateur d’une organisation humanitaire pionnière, Al-Haq, affiliée à la Commission internationale des juristes, il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés au droit international, aux droits de l’homme et au Moyen-Orient. Raja Shehadeh a reçu le prix Orwell 2008 pour Naguère en Palestine (Galaade Editions).

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