« Nakbah 2010 » Ilan Pappe - El Païs

Publié le par ag94

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La dépossession du peuple palestinien qui a commencé avec les massacres et les expulsions de 1948 se poursuit aujourd’hui avec le siège de Gaza et la « judaïsation » de Jérusalem et de la Cisjordanie. Tout suit un plan de « nettoyage ethnique », écrit Ilan Pappe dans cette tribune libre. "Surveillée" par des flics israéliens surarmés, cette habitante palestinienne de Jérusalem [Al-Qods] assiste à la démolition de sa maison - Photo : Reuters

Plus les années passent, plus il devient clair que le plus grand défi auquel nous sommes confrontés est la triste réalité que la Nakbah n’est pas terminée. Et quand je dis « nous » je veux dire tous ceux qui individuellement ou en tant que membres d’un collectif quelconque, avons accepté de prendre la responsabilité de montrer au monde notre solidarité avec le peuple palestinien ainsi que notre détermination de mettre fin à leur oppression et d’expliquer et présenter la catastrophe de 1948, comme un projet de dépossession de tout un peuple qui n’est pas encore achevé, et qui, si nous ne faisons pas quelque chose pour l’arrêter (ce que nous n’avons encore jamais réussi à faire), atteindra inévitablement, ses dernières et plus sinistres conséquences.

Nous avons récemment assisté à un changement d’attitude dans certains pays occidentaux, y compris les États Unis. Cependant, aucune de ces élites émergentes ne semble avoir le moindre intérêt de s’opposer à Israël ou ses atroces politiques. En même temps et contrairement à leurs dirigeants, l’opinion publique dans ces pays a montré une bonne compréhension de la situation et aussi qu’elle est prête à la confronter.

Or, rien de tout cela suffit, lorsque les médias dominants persistent à considérer, au mieux, la Nakbah comme une simple querelle entre deux opposants de même force, commencée loin en 1967, au pire, comme un problème mineur dont il conviendrait de délimiter et contrôler les élans, mais sans aucune intention de le résoudre. Il faut admettre que notre tâche n’est pas facile, surtout en raison de l’extraordinaire succès en leur jour (14 mai) de 1948 des opérations de dépossession menées par l’ Etat d’ Israël lorsqu’il parvint à occuper 80% du territoire Palestinien en expulsant de cette façon plus de la moitié de la population autochtone.

En raison de l’ampleur de ces opérations drastiques, ses gestionnaires peuvent aujourd’hui se permettre (et mettre en œuvre), toutes sortes de politiques de génocide, avec comme seul but, de mettre fin au nettoyage ethnique, en remplaçant la population palestinienne qui avait été éliminée pendant les jours de la Nakbah.

C’est pourquoi nous devons et pouvons trouver la manière la plus effective de faire comprendre au monde la relation existante entre la destruction en 1948 des 531 villages et 11 villes, et la démolition en 2010 des maisons palestiniennes à Jérusalem dont les propriétaires, en bon nombre, ont très probablement déjà été victimes du nettoyage ethnique perpétré par Israël en 1948.

Peut être que pour convaincre les lecteurs de ce qui véritablement eut lieu, il faudrait brièvement expliquer la destruction de 64 de ces 531 villages et comment s’est déroulé le drame qui a conduit à la quasi totale disparition de la Palestine rurale.

Ces villages se trouvaient dans la région située entre les villes côtières de Tel Aviv et Haïfa. Une brigade de la Haganah, l’Alexandroni, était chargée de la mission de judaïser cette partie de la Palestine. De fin avril à fin Juillet 1948, dans presque tous les villages, la même scène lugubre se reproduisit : Des soldats israéliens armés encerclaient le village sur trois côtés et forçaient la population à fuir de l’autre. Dans de nombreux cas, si les gens refusaient de quitter le village, on les forçait à monter dans les camions pour la Cisjordanie. Dans certains de ces villages il y avait des arabes volontaires qui résistaient, ensuite lorsque les troupes prenaient ces villages, on les détruisait immédiatement avec des explosifs.

Le 14 mai, jour de la déclaration de l’Etat juíf, 58 villages avaient déjà disparus. Ils en restaient six. Trois de ces villages, Jaba’, Ijzim et Ein Ghazal, allaient être rasés en juillet. Deux, Fureidis et Jisr al-Zarqa, à 35 kilométras au sud de Haifa, sont encore debout, les deux fournissent une main d’œuvre bon marché aux anciennes colonies juives de Zichron Yaacov et Binyamina, et ainsi ont été sauvés.

Tantoura, qui était le village le plus grand parmi les six autres, se trouva situé au milieu du territoire juif comme « une épine dans la gorge » selon les mots de l’histoire officiel de la guerre de la brigade Alexandroni : Le 23 mai arriverait son tour. Des officiers des services juifs de renseignement ont offert à deux ou trois notables, le mukhtar (le maire) inclus, certaines conditions pour qu’il se rendit. Mais on rejeta ces conditions, en suspectant, vraisemblablement avec raison, que se rendre serait seulement le pas précédant l’expulsion. La nuit du 22 mai ils ont attaqué le lieu par quatre cotés. Une bonne partie de la population passa aux mains de la force occupante. Puis, les prisonniers furent transportés à la plage. Là, on sépara les hommes des femmes et enfants qu’on obligeât à marcher jusqu’à la ville voisine de Fureidis ; quelques familles réussirent à se réunir 18 mois plus tard. La brigade Alexandroni et d’autres forces juives assassinèrent 200 hommes dont la tranche d’âge était de 13 à 30 ans.

Seul la vengeance, ainsi que le désir conscient de tuer des hommes en âge de combattre, peuvent expliquer un tel massacre.

En Galilée et dans le Neguev, et sur la plaine côtière, d’autres brigades israéliennes ont utilisé des stratégies similaires pour judaïser le nouvel Etat. Le système consistait, d’abord, à terroriser la population puis exécuter quelques-uns pour encourager les autres à abandonner les lieux, pour ensuite demander à une commission officielle d’évaluer les terres et les propriétés dans les villages ou quartiers désertés. Il est donc essentiel que nous trouvions le moyen d’expliquer aux gens de conscience de ce monde, que l’idéologie qui en 1948 a soutenu la mise à mort de milliers de Palestiniens innocents, est la même, qui des années plus tard (Janvier 2009) allait justifier le meurtre de 1400 Palestiniens à Gaza.

Et il convient de noter que c’est cette même idéologie qui fait de tous les Palestiniens et Palestiniennes, où qu’ils se trouvent, des cibles potentielles des prochaines étapes de dépossession que l’État d’Israël a l’intention d’entreprendre : les bédouins de la région de Naqab sont menacés par des nouvelles expulsions et par la ghettoïsation de leurs réserves et enclaves ; la population de Gaza qui vit sous la constante menace d’ attaques brutales de la part de l’armée israélienne, confrontée à la faim et à une mort lente ; des Palestiniens résidents dans l’aire du Grand Jérusalem, habitants d’aires urbaines condamnées à la disparition par les plans urbanistiques des autorités mis en marche pour obtenir une ville complètement desarabisée ; et, aussi, les Palestiniens de Muthalath, Wadi Ara, Jaffa, Ramleh, qui sont les objectifs directs d’une misérable politique de judaïsation qui finira par les priver de leurs moyens de subsistance, de leurs droits élémentaires et de toute qualité de vie, sans oublier les Palestiniens des camps de refugiés au Liban et en Syrie : aucun n‘est à l’abri d’une dernière poussée sioniste pour finir un projet qui a débuté en 1882 et qui prétend soumettre, aussi par la force, les pays arabes voisins.

Les pressions sur tous ces groupes se produisent au fur et à mesure dans ce qu’on pourrait appeler un « goutte à goutte » chaque jour. D’un point de vue médiatique, cela n’est pas assez attrayant, pas suffisamment dramatique non plus pour soulever des polémiques.

Mais il est temps de leur donner un nom, d’en parler, il est temps que nous rassemblions tous nos énergies et que nous nous efforcions d’expliquer que chaque heure qui passe fait partie d’un crime qui a commencé en 1948 et qui ne finira pas, tant que nous n’aurons plus un seul réfugié et jusqu’à ce que toutes les personnes expulsées en 1948 puissent enfin rentrer chez elles.

Et celle-ci, ne l’oublions pas, est l’une des conditions essentielles d’un plan de paix véritablement juste et durable.

 

* Ilan Pappe est un historien israélien, il est président du Département d’Histoire à l’Université d’Exeter et co-directeur du Centre des Etudes Ethno Politiques d’Exeter.


En 2007 il a publié « The Ethnic Cleansing of Palestine ».

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18 mai 2010 - El Païs - Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.elpais.com/articulo/opin...
Traduction de l’espagnol : Inés Molina V.

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