Mahmoud Darwich, le poète qui a écouté battre 
son cœur jusqu’à la fin L'Humanité

Publié le par ag94

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Dans le Lanceur de dés et autres poèmes, qui paraît ces jours-ci en France, 
le poète palestinien Mahmoud Darwich dit adieu à son peuple.

Le Lanceur de dés et autres poèmes de Mahmoud Darwich, traduits de l’arabe (palestinien) par Elias Sanbar.
Photographies d’Ernest 
Pignon-Ernest.
Éditions Actes Sud. 88 pages, 21 euros.


Le grand poète palestinien Mahmoud Darwich disparaissait le 9 août 2008 des suites d’une opération du cœur. Un an plus tard, en 2009, son journal intitulé la Trace du papillon (été 2006-été 2007) paraissait chez Actes Sud sous la forme d’une autobiographie poétique portant sur une année.

Aujourd’hui, en France, sort un ensemble de textes sous le titre le Lanceur de dés et autres poèmes, dans la traduction d’Elias Sanbar. Le récit central de cette œuvre a déjà fait le tour du monde arabe à sa sortie, un mois avant la mort du poète. La présente publication, assortie de dessins et photographies d’Ernest Pignon-Ernest, a été préparée avec soin par son éditeur et ami, Farouk Mardam-Bey. « Lorsque j’ai vu ses poèmes, écrits à la main, retrouvés sur sa table de travail à Amman, nous confiait récemment Farouk Mardam-Bey, j’ai bien remarqué que certains textes étaient semés de points d’interrogation à l’endroit d’un titre ou d’un vers. » C’est pourquoi l’actuel recueil, dans sa version française du moins, laisse de côté les poèmes jugés inachevés par l’éditeur.

Rien de plus troublant que ce Lanceur de dés, grand poème testamentaire qui commence par « Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis » et se termine par « Mais qui suis-je pour décevoir le néant  ? » Le ton, d’une simplicité cardinale, a des accents élégiaques, comme si l’auteur s’adressait déjà de loin au lecteur et lui faisait un signe d’adieu amical. Le rythme s’accélère par endroits tant il semble que le temps est compté. Il est un passage de verbes en rafale qui épouse le rythme même de la tachycardie. Mahmoud Darwich écrit au conditionnel, cet allié du hasard qu’il nomme « le forgeron de nos destinées ».

« J’ai reçu mon nom par hasard, par hasard, appartenu à une famille, et hérité de ses traits, ses caractères et ses maladies. Premièrement  : problèmes artériels et hypertension. »

Le poème devient lyrique dès que le hasard épouse l’insupportable histoire qui pèse sur chaque individu de son peuple  :

« Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis à la porte de l’église, moi qui ne suis qu’un lanceur de dés entre prédateur et proie. »

On éprouve avec force que la question de la mort, lieu commun par excellence, imprègne chaque mot et que ce poème en constitue une permanente hantise.

« J’ai la chance de dormir seul, d’écouter ainsi mon cœur, de croire en mon talent à déceler la douleur et appeler le médecin, dix minutes avant de mourir, dix minutes suffisantes pour revivre par hasard et décevoir le néant. »

Un autre texte, intitulé Muhammad, est totalement inédit. Il se réfère à ces images qui ont fait le tour des télévisions du monde, où l’on a pu voir un jeune Palestinien mourir dans les bras de son père sous les tirs des soldats israéliens. Du côté de l’Orient, ce texte pourrait rappeler le Roi des aulnes, de Goethe, qui traite du sentiment d’un enfant qui a la prescience de sa mort proche.

Il veut « rentrer à la maison (…), retrouver le banc de l’école (…]. Emmène-moi à notre maison, père, que je prépare mes leçons et complète ma vie, petit à petit ».

Le Lanceur de dés et autres poèmes est littéralement habité par la répétition du portrait du poète, qu’Ernest Pignon-Ernest, qui fut son ami, représenta grandeur nature. Les deux hommes avaient noué une amitié solide. Ils s’étaient rencontrés en octobre 2007, dans l’atelier d’Ivry de l’artiste, avant de prendre rendez-vous pour l’année suivante, à Ramallah. La mort bouleversa ces retrouvailles, mais Ernest Pignon-Ernest ne renonça pas au voyage en Palestine. C’était là l’occasion, par force, de témoigner de la présence indispensable du poète en collant son effigie sur les murs d’une maison, au checkpoint de Qalandia, sur le mur de l’apartheid qui sépare la Cisjordanie, ou encore au coin d’une rue de Bethléem. Mahmoud Darwich est debout, en chemise blanche, une feuille de papier à la main, un stylo dans la poche. Devant lui, le peuple palestinien passe et repasse.

 

Muriel Steinmetz

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