Les Petites Ailes, de Rashid Masharawi Les misérables des temps arabes La Presse

Publié le par ag94

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Rashid Masharawi, cinéaste palestinien autodidacte, né à Gaza en 1962, débarque à Bagdad en janvier 2009. Il a été engagé par la chaîne de télévision Al Jazira Children pour réaliser un film documentaire sur l’emploi des enfants. Il tournera Les Petites Ailes, un 52 minutes projeté samedi soir dernier au Théâtre municipal.
Au même moment où il déposait ses bagages dans la capitale iraquienne, Israël déclenchait ses bombardements sauvages sur la ville de Gaza. Dans sa chambre d’hôtel, il suit les informations imprégnées de larmes et de sang à la télévision qu’il dit ne pas aimer. Alors, il ferme son poste et appelle son frère Khamiss. Chacun supplie l’autre de faire attention à sa vie…

Bagdad aussi est située dans une zone de turbulences. A preuve toutes les tragédies quotidiennes provoquées par des voitures piégées, des mitraillages à l’aveuglette, l’explosion de bombes aux quatre coins de la capitale, les couvre-feux à n’en pas finir… Et aussi par l’errance et le désespoir des vraies victimes de la guerre, ces hordes d’enfants chétifs, orphelins, misérables et miséreux, livrés à tous les risques et périls de la rue.
Comment donc ne pas établir un parallèle entre les deux situations ? Les deux pays  ? Les deux drames  ? Masharawi en sait quelque chose, lui qui a ouvert les yeux dans… un camp de réfugiés. Sous l’influence de l’actualité, son film prend donc une autre direction. Celle de l’empathie et de l’identification. Bagdad n’est que la sœur jumelle de Gaza. Son miroir. Son double.

Le réalisateur, dont la voix nous accompagne tout au long du film, nous communiquant, au passage, ses doutes, ses angoisses, ses étonnements et ses émotions, commence à pister une petite fille d’à peine dix ans voilée de noir de la tête aux pieds. Son nom «Hawra», houri l’intrigue. La petite mendie… mais la tête haute, avec une dignité de princesse babylonienne.

«Mendier est-ce un vrai métier ?  », s’interroge-t-il, même s’il voit comment la gamine se réveille tôt le matin, s’habille, se prépare et sort portant dans la tête la lourde responsabilité de faire vivre sa famille.
«Hawra sillonne la ville comme si elle était son gardien, son vrai propriétaire», note-t-il rêveur. Il la suit de plus près et découvre qu’elle fait partie d’une famille de dix-sept enfants ! Ses parents disparus dans un bombardement, l’oncle, père lui-même de sept gosses, a hérité de tous les frères et sœurs de Hawra. La tribu vit, survit plutôt dans un taudis de deux pièces donnant sur l’immensité de l’Euphrate. Rares ici sont les enfants qui ne travaillent pas. L’école ne devient-elle pas absurde dans ces conditions ? C’est ce dont semble être convaincu Zulfakar, un des frères de Hawra. Le garçon, aux traits délicatement dessinés, les yeux brillants d’intelligence, cherche un travail du matin au soir. La caméra le suit dans sa quête. Il refuse de vendre à même la chaussée du pétrole, comme des milliers d’enfants de son âge : «trop nocif pour la santé», affirme-t-il.

Le réalisateur s’attache au jeune garçon, qui marque le spectateur par un détail : jamais il ne rit, jamais il ne sourit. Rashid Masharawi n’arrive pas à le quitter malgré le fait que son personnage ne correspond pas au cahier des charges de la commande : il lui faut absolument un gosse qui travaille. Il se retrouve donc dans une situation ubuesque, paradoxale (à l’image de la réalité). Lui, qui était sensé condamner le phénomène de l’emploi des enfants, fait intervenir tous ses amis à Bagdad pour embaucher Zulfakar quelque part ! Enfin, il devient apprenti soudeur. Enfin, il a le physique de l’emploi… Evoquant toujours le sort similaire de Gaza et de Bagdad, le réalisateur s’interroge : «Mais qu’est-ce que ces pays où les enfants parlent comme des adultes et où les grands pleurent comme des enfants ? Gaza et Bagdad peuvent un jour se voir reconstruire. Mais peut-on reconstruire l’âme de leurs enfants  ?». Avec une caméra proche des personnages, tendre, sensible et suivant les vibrations des visages et des expressions, Masharawi nous donne là une magnifique leçon de film documentaire. Personnel jusqu’au bout des ongles et témoignant avec une infinie sincérité sur les injustices et les bruits qui agitent les temps arabes.


Olfa BELHASSINE

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