La sagesse de Gandhi par Uri Avnery

Publié le par ag94

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En surfant sur les chaînes de télévision, je suis tombé sur une interview du petit-fils du Mahatma Gandhi sur un réseau américain (la Fox – imaginez-vous). “Mon grand père nous a dit d’aimer l’ennemi alors même qu’on le combat” disait-il, “il a résolument combattu les Britanniques, mais il aimait les Britanniques.” (je transcris de mémoire). Ma première réaction fut de considérer ces propos comme des balivernes, le vœu pieux de bonnes âmes ! Mais, dans un deuxième temps...

Dans un deuxième temps, je me suis soudain rappelé que, dans ma jeunesse, j’avais ressenti exactement la même chose, quand j’ai rejoint l’Irgoun à l’âge de 15 ans. J’aimais les Anglais (comme nous appelions tous les Britanniques), la langue anglaise et la culture anglaise, et j’étais prêt à mettre ma vie en jeu pour bouter les Anglais hors de notre pays. Quand je le dis à la commission de recrutement de l’Irgoun, alors que j’étais assis avec une lumière vive dans les yeux, je fus presque refusé.

Mais les mots du petit-fils m’ont fait sérieusement réfléchir. Peut-on faire la paix avec un adversaire que l’on hait ? La paix est-elle même possible sans une attitude positive à l’égard de l’autre bord ?

D’UN CÔTÉ, la réponse est “oui”. Les prétendus “réalistes” et “pragmatiques” diront que la paix est une question d’intérêts politiques, que les sentiments n’y ont pas leur place. (de tels “réalistes” sont des gens qui ne peuvent pas imaginer une autre réalité, et de tels “pragmatiques” sont des gens qui ne peuvent pas penser à long terme.)

Comme on sait, on fait la paix avec des ennemis. On fait la paix pour arrêter une guerre. La guerre est le royaume de la haine, elle deshumanise l’adversaire. Dans toute guerre, l’ennemi est dépeint comme un sous-homme, mauvais et cruel par nature.

La paix est supposée mettre fin à la guerre, mais elle ne promet pas de changer d’attitude envers l’ennemi d’hier. Nous arrêtons de le tuer mais cela ne signifie pas que nous commençons à l’aimer. Lorsque nous arrivons à la conclusion qu’il est dans notre intérêt d’arrêter la guerre plutôt que de la poursuivre, ceci ne signifie pas que notre attitude envers l’ennemi a changé.

Nous sommes là devant un profond paradoxe : l’idée de paix émerge alors que la guerre continue. Il s’ensuit que la paix est planifiée par ceux qui sont toujours en guerre, qui sont toujours sous l’emprise de la mentalité guerrière. Cela peut déformer leur réflexion.

Le résultat peut être un monstre, comme l’infâme traité de Versailles qui mit fin à la Première guerre mondiale. Il bafoua l’Allemagne vaincue, la vola et, pire que tout, l’humilia. Beaucoup d’historiens croient que ce traité porte une grande part de responsabilité dans le déclenchement de la Seconde guerre mondiale, qui fut encore plus destructrice. (Enfant, j’ai grandi en Allemagne sous l’ombre noire du traité de Versailles, donc je sais de quoi je parle.)

LE MAHATMA GANDHI le comprit. Il n’était pas seulement un homme très moral mais aussi un homme très sage (si toutefois il y a vraiment une différence entre les deux). Je n’étais pas d’accord avec son opposition à la résistance à l’Allemagne nazie par la force, mais j’ai toujours admiré son génie comme leader de la libération indienne. Il réalisa que la principale tâche d’un dirigeant de la lutte de libération est de former la mentalité du peuple qui désire se libérer. Quand des centaines de millions d’Indiens furent confrontés à quelques dizaines de milliers de Britanniques, le principal problème ne fut pas de vaincre les Britanniques, mais d’obtenir des Indiens eux-mêmes qu’ils veuillent la libération et une vie dans la liberté et l’harmonie. Faire la paix sans haine, sans désir de vengeance, avec un cœur ouvert, prêt à se réconcilier avec l’ennemi d’hier.

Gandhi personnellement n’y réussit que partiellement. Mais sa sagesse éclaira la route pour beaucoup. Elle forma le peuple comme ce fut le cas pour Nelson Mandela qui établit la paix sans haine et sans désir de revanche, et Martin Luther King, qui appela à la réconciliation entre Blancs et Noirs. Nous aussi avons beaucoup à apprendre de cette sagesse.

CETTE SEMAINE, un expert en analyse des sondages d’opinion est apparu dans une émission de la télévision israélienne. Le Professeur Tamar Harman n’a pas analysé tel ou tel sondage, mais la totalité des sondages depuis des décennies.

Le professeur Harman a confirmé statistiquement ce que nous ressentons dans nos vies quotidiennes : qu’il y a un mouvement continue, à long terme, en Israël, depuis les conceptions de la droite jusqu’à celles de la gauche. La solution des deux États est maintenant acceptée par une large majorité. La grande majorité aussi accepte que la frontière puisse être basée sur la Ligne Verte, avec un échange de territoires qui laissera les grands blocs de colonies en Israël. Les gens acceptent l’idée que les autres colonies doivent être évacuées. Ils acceptent même que les quartiers arabes de Jérusalem Est fassent un jour partie du futur État palestinien. Conclusion de l’expert : c’est un processus continu, dynamique. L’opinion publique continue d’évoluer dans cette direction.

Je me souviens des jours lointains des premières années 1950, alors que nous étions les premiers à porter cette solution. En Israël et dans le monde entier, nous n’étions pas une centaine à soutenir cette idée. (La résolution des Nations unies de 1947, qui proposait exactement cela, avait été balayée de la conscience collective par la guerre, après que la Palestine eût été répartie entre Israël, la Jordanie et l’Egypte.) En 1970 déjà, je sillonnai les couloirs du pouvoir à Washington DC, de la Maison Blanche au ministère des Affaires étrangères, cherchant vainement un homme d’État important qui la soutiendrait. Les Israéliens s’y opposaient presque unanimement, ainsi que l’OLP, qui a même publié un livre spécial sous le titre “Uri Avnery et le néo-sionisme”.

Aujourd’hui, ce plan est soutenu par un large consensus mondial, qui inclut tous les États membres de la Ligue arabe. Et, selon le professeur, le consensus israélien aussi. Notre extrême droite accuse maintenant Benjamin Netanyahou, en paroles et par écrit, d’exécuter ce qu’ils appellent “le projet d’Avnery”.

Donc, je devrais être très satisfait, heureux de voir les émissions de nouvelles qui parlent de "deux États pour deux peuples”, comme une vérité évidente.

Alors, pourquoi ne suis-je pas satisfait ? Suis-je un grincheux professionnel ?

J’ai réfléchi et je crois que j’ai identifié la source de mon insatisfaction.

QUAND ILS parlent de “deux États pour deux peuples”, c’est presque toujours associé à l’idée de “séparation”. Comme Ehoud Barak l’a posé, dans son style unique : “Nous serons ici et ils seront là”. Cela correspod à son image d’Israël comme “une villa dans la jungle”. Tous ceux qui sont autour de nous sont des bêtes sauvages, prêtes à nous dévorer, et nous dans la villa devons dresser un mur de fer pour nous protéger.

C’est la façon dont cette idée est vendue aux masses. Elle est populaire parce qu’elle promet une séparation totale et définitive. Laissons-les hors de notre vue. Qu’ils aient un État, pour l’amour de Dieu, et vivons seuls. La « solution à deux États » sera réalisée, nous vivrons dans l’"État-nation du peuple juif", qui sera une partie de l’Occident, et "ils" vivront dans un État qui fera partie du monde arabe. Entre nous, il y aura un haut mur, une partie du mur entre les deux civilisations.

Quelque part, cela me rappelle les mots que Theodor Herzl a écrit il y a 114 ans dans son livre "L’État juif" : "En Palestine ... nous serons pour l’Europe une partie du mur contre l’Asie, nous serons l’avant-garde de la civilisation contre la barbarie."

CE N’ÉTAIT pas l’idée qu’avaient à l’esprit la poignée de personnes qui défendaient la solution des deux États depuis le début. Ils étaient animés par deux motivations interconnectées : l’amour du pays (qui signifie la terre entre la mer Méditerranée et le Jourdain) et le désir de réconciliation entre les deux peuples.

Je sais que beaucoup seront choqués par les mots “amour du pays”. Comme beaucoup d’autres choses, ces mots ont été détournés et pris en otages par l’extrême droite. Nous l’avons laissé faire.

Ceux de ma génération, qui sillonnaient le pays bien avant que l’Etat soit né, ne traitaient pas Jéricho, Hébron et Naplouse comme étant l’étranger. Nous les aimions. Nous étions excités par elles. Je les aime toujours aujourd’hui. Pour moi et quelques-uns, comme le dernier écrivain de gauche Amos Kenan, cet amour était devenu presque une obsession.

Les colons, qui sans cesse déclament leur amour du pays, l’aiment comme un violeur aime sa victime. Ils violent le pays et veulent le dominer par la force. Ceci s’exprime nettement dans l’architecture de leurs forteresses au sommet des collines, des quartiers fortifiés avec des toits couverts de tuiles suisses. Ils n’aiment pas le pays réel, les villages avec leurs minarets, les maisons de pierre avec leurs fenêtres cintrées nichées sur les coteaux et fusionnant avec le paysage, les terrasses cultivées au centimètre près, les oueds et les oliveraies. Ils veulent un autre pays et veulent le construire sur les ruines du pays aimé. Kenan l’exprimait simplement : “L”Etat d’Israël est en train de détruire la terre d’Israël.”

Au-delà du romantisme, qui a sa propre validité, nous voulons réunir le pays déchiré de la seule façon possible : à travers le partenariat des deux peuples qui l’aiment. Ces deux entités nationales, avec toutes leurs ressemblances, sont différentes en culture, religion, langue, alphabet, modes de vie, structure sociale, développement économique. Notre expérience, et l’expérience du monde entier, dans cette génération plus que dans toute autre, a montré que des peuples aussi différents ne peuvent pas vivre dans un seul État. (Union soviétique, Yougoslavie, Tchéchoslovaquie, Chypre, et peut-être aussi Belgique, Canada, Irak.) Donc, il en résulte la nécessité de vivre dans deux États, côte à côte (avec la possibilité d’une future fédération).

Quand nous sommes parvenus à cette conclusion à la fin de la guerre de 1948, nous avons forgé la solution des deux États non comme un plan de séparation mais au contraire comme un plan pour l’unité. Pendant des décennies nous avons discuté sur les deux États avec une frontière ouverte entre eux, une union économique et une liberté de circulation des personnes et des biens.

Tels furent les éléments centraux de tous les plans pour la “solution des deux États”. Jusqu’à ce que les soi-disant “réalistes” arrivent et prennent le corps sans l’âme, réduisant le plan vivant en un tas d’os secs. À gauche aussi, beaucoup étaient prêts à adopter la formule de la séparation en croyant que cette approche pseudo pragmatique serait plus facile à vendre aux masses. Mais au moment de vérité, cette approche échoua. Les “discours de peace” s’écroulèrent.

Je propose de revenir à la sagesse de Gandhi. Il est impossible de faire bouger des masses humaines sans une perspective. La paix n’est pas juste une absence d’hostilités, ce n’est pas le produit d’un labyrinthe de murs et de barrières. Ni une utopie du “loup demeurant avec l’agneau”. C’est un vrai état de réconciliation, de partenariat entre des peuples et entre des êtres humains, qui se respectent l’un l’autre, qui sont prêts à satisfaire les intérêts de l’autre, à commercer ensemble, à créer des relations sociales et – qui sait – ici et là même à s’aimer.

Pour résumer l’essentiel : deux États, un avenir commun.


Article écrit en hébreu et en anglais le 25 septembre 2010, publié sur le site de Gush Shalom – Traduit de l’anglais "Gandhi’s Wisdom" pour l’AFPS : SW

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