Kaminsky, une famille française par Manuel Desbois

Publié le par ag94

1814-ART_300200_-L1-2147483647-L2-2147483647-360.jpg

Lire également:

http://fr.wikipedia.org/wiki/Adolfo_Kaminsky


Adolfo Kaminsky a été l’un des principaux experts en faux papiers de la Résistance. Sa fille Sarah lui a rendu hommage en l’aidant à rédiger son autobiographie. Marié à une Algérienne, Adolfo Kaminsky est aussi le père de Rocé, rappeur renommé. Échange en famille autour de la notion d’engagement.

TC : Comment est né ce projet de biographie à quatre mains, père et fille associés ?


Sarah : Pendant de longues années, on a entendu notre père dire qu’il écrirait un livre, et que l’on aurait enfin les réponses à nos questions. Les années ont passé… 20 ans. Du coup, c’est moi qui ai voulu écrire le livre quand mon fils est né.


Mon père avait déjà 78 ans quand je lui ai demandé de travailler avec moi sur son histoire. J’étais assez pressée, car d’une part il n’était plus tout jeune, et d’autre part ses anciens camarades des réseaux étaient soit très âgés, soit décédés. J’avais peur de laisser le temps passer.


TC : Adolfo, vous aviez déjà commencé à écrire pendant toutes ces années ?


Adolfo : J’avais débuté, mais c’était lourd, pas évident pour moi. Si j’avais écrit ce livre, je crois que personne

ne l’aurait lu…

Sarah : C’est difficile d’écrire un livre sur soi-même. Surtout avec
une vie aussi dense. Déjà pour moi, cela n’a pas été évident de faire des choix, de couper dans la vie de mon père. Alors pour lui, j’imagine la difficulté.

TC : Sarah et Rocé, comment avez-vous découvert les engagements de votre père ?


Sarah : La première chose qui nous a sensibilisés à son passé, mais sans que l’on sache vraiment pourquoi, c’est un article paru dans le journal d’extrême droite Minute qui traitait notre père de traître, et dont nous avons eu écho. Nous étions petits, mais nous avions alors senti qu’il savait des choses que l’on ignorait, que ces choses n’étaient pas très légales et qu’il fallait mieux éviter d’en parler…


Il y a également eu des dîners, notamment avec les anciens du réseau Jeanson, où l’on entendait des choses en laissant traîner nos oreilles. Petit à petit, une réponse s’est dessinée : il avait participé à des combats, notamment pendant la Seconde guerre mondiale et la guerre d’Algérie.


Moi je pensais qu’il était militaire, je ne voyais pas comment on pouvait faire la guerre autrement. Plus tard, nous avons su qu’il fabriquait des faux papiers.


TC : Avez-vous mieux compris le rôle de votre père quand, à votre tour, vous vous êtes intéressés aux questions politiques et sociales ?


Rocé : Nous n’étions pas une famille très engagée politiquement. C’est également pour cela que les choses sont arrivées lentement. On était à mille lieues de l’imaginer impliqué dans de telles actions. Notre père n’est pas un militant. Il ne va pas dans les manifestations, ne brandit pas de drapeaux. Il a fallu que nous devenions adultes pour comprendre son rôle et son histoire.


Sarah : Bizarrement, on ne parlait pas beaucoup de politique avec notre père. Il ne nous a jamais dit que ça l’intéressait. Quand on a eu nos périodes vindicatives, on ne les a pas partagées avec lui.


Adolfo : Je n’ai jamais été dans aucun parti. Même si j’étais d’accord à 90 % avec les revendications de tel ou tel mouvement, je n’ai jamais réussi à adhérer complètement. Dans mon travail de faussaire, c’est d’ailleurs ce qui m’a valu de tenir aussi longtemps. J’étais toujours méfiant et je tenais à mon indépendance. Je ne laissais quasiment personne venir dans mon laboratoire.


Sarah : …et tu avais aussi un sacré caractère, c’est ce qu’ont dit tous les témoins que j’ai rencontrés !


Adolfo : Il y avait des gens qui faisaient n’importe quoi, que ce soit dans la Résistance ou les réseaux du FLN, qui n’étaient pas prudents, se confiaient à n’importe qui. Et dans de telles circonstances, on joue sa vie et celle de tout un réseau. Quand je voyais quelqu’un être imprudent, je lui disais fermement.


TC : Cette indépendance, on la retrouve aussi chez vous, Rocé, dans un tout autre contexte qui est celui du milieu du rap,
dont vous êtes aujourd’hui une des figures, mais à l’égard duquel vous êtes très critique, notamment dans vos textes.

Rocé : Je réfléchis beaucoup à cette question de l’individu et du groupe. Elle se pose évidemment dans les processus qui ont déclenché des massacres, des actes de barbarie. La lecture d’Hannah Arendt m’a beaucoup appris sur ce sujet, notamment Eichmann à Jérusalem.


La question qui s’est posée à propos de nombreux nazis a été de savoir à quel moment ils avaient été acteurs du processus, et non de simples exécutants. La défense d’Eichmann a été de dire qu’il s’était contenté de suivre les ordres. Mais ce problème peut se poser dans des circonstances moins exceptionnelles, dans notre vie quotidienne.


Face à telle ou telle situation, est-ce que je fais ce que l’on me demande de faire en me disant que je suis un bon citoyen, ou est-ce que je pose en préalable la question morale – « est-ce bien ou mal » ? – quitte à désobéir pour suivre ma conscience.


Que doit-on écouter ? La loi ou notre propre jugement ? Jusqu’où peut-on faire confiance à notre jugement ? Aujourd’hui, il y a encore des gens qui vont dénoncer d’autres personnes parce qu’on leur demande de le faire.


Sarah : Ce n’est pas confortable de refuser une étiquette, car c’est aussi se confronter à la solitude, mais c’est la condition nécessaire pour conserver son libre arbitre. À notre niveau, sans même parler d’engagement politique, quand on se penche sur notre naissance (Sarah et Rocé sont nés en Algérie, leur mère est fille d’un imam et leur père d’origine juive, NDLR), sur notre identité, nous sommes tellement mélangés que l’on a toujours des réponses compliquées à des questions simples : « D’où je viens ? Qui je suis ? » Très compliqué de répondre ! Il est impossible pour nous d’avoir un regard binaire sur le monde.


TC : Cette indépendance a quand même eu un prix dans votre parcours, Adolfo : la solitude, l’inconfort, l’instabilité. Avec le recul, ne pensez-vous pas que les sacrifices de ces trente années de clandestinité ont été pesants ?


Adolfo : Bien sûr. Quand je suis sorti de Drancy, j’aurais pu mener tranquillement ma vie avec les faux papiers que je m’étais procurés. Mais je me devais de ne pas laisser faire cette chose abominable. On savait très bien ce qui se passait. J’ai vu une femme de 104 ans déportée sur un brancard pour aller « travailler » en Allemagne… Des malades, des estropiés, même des mourants ont été déportés, des enfants, beaucoup d’enfants.

 
J’ai eu la chance de pouvoir faire quelque chose. Au début, j’ai refusé de sortir du camp par solidarité, puis je me suis dit « c’est idiot ». J’ai décidé de m’engager, de faire quelque chose, mais je ne savais pas que cela prendrait cette am­pleur. J’ai eu la chance de pouvoir faire tous ces faux papiers, d’aider à sauver des vies.

TC : La création d’Israël a été pour vous un vrai déchirement, car vous aviez cru en ce projet et il y a eu une rupture…


Adolfo : À la fin de la guerre, quand j’ai vu les camps de déplacés, je n’ai pas compris. Les mêmes camps de concentration, avec les mêmes hommes, femmes et enfants dans leurs tenues rayées, mais gardés par des Américains, des Français ou des Anglais.


Ils n’avaient nulle part où aller. Quand on m’a proposé d’aider ces gens à partir pour la Palestine en leur faisant des faux papiers, je n’ai pas hésité, d’autant que c’était dans des conditions beaucoup plus faciles que sous l’occupation.


J’ai même envoyé ma petite sœur là-bas avec l’idée de la rejoindre. Mais quand, en 1948, Israël a été créé avec une religion d’État, j’ai complètement déprimé, j’ai tout lâché. J’ai compris que le projet de coexistence entre Juifs et Arabes ne tiendrait pas. On n’a pas à imposer une religion à une population.


TC : Des ruptures comme celle-là, il y en a eu d’autres par la suite.


Adolfo : Dans toutes les batailles que j’ai livrées, même si je n’aime pas ce terme, j’ai connu des déceptions. Mais il faut justement savoir les affronter, les surmonter, et ne pas sombrer dans le désespoir ou le fatalisme. Chaque fois que j’ai pu sauver des vies, je l’ai fait.


Sarah : Dans son parcours, c’est ce qui m’impressionne le plus. Après toutes ces déceptions, recommencer avec la même foi en l’humanité, avec la même énergie.


Rocé : Je définirais l’engagement de mon père assez simplement : c’est un humaniste. Dans le premier sens du terme : s’engager en essayant de ne blesser personne. Combattre pour les Juifs, ce n’est pas blesser les Allemands. Combattre pour les Algériens, ce n’est pas punir la France. Sans se faire d’illusions non plus.


TC : Rocé, vous vous êtes posé la question de savoir si évoqueriez la vie de votre père dans vos chansons ?


Rocé : Pas vraiment. Dans mon premier album, je savais que je n’en parlerais pas. Dans le deuxième album, ça s’est fait un peu par hasard. Son engagement collait parfaitement avec le sujet de la chanson « 
Je chante la France ». Mais il n’est pas le seul cité, je mentionne aussi Olympe de Gouges, Aimé Césaire, Kateb Yacine…

TC : Quand Rocé s’est mis à rapper, est-ce que cela vous a intéressé, Adolfo ?


Adolfo : J’aime beaucoup la musique, mais le rap, je n’aimais pas du tout. Avec son frère Ismaël, il s’est mis à en faire. Je n’avais aucune raison de leur interdire.


Rocé : Pour lui, c’était une activité extrascolaire comme une autre !


Adolfo : Je ne les ai jamais empêchés de s’investir là-dedans. Et puis j’ai écouté les premiers rappeurs, Nique ta mère et les autres, je n’ai pas beaucoup apprécié je dois dire. Mais Rocé, j’aime bien. Je vais à tous ses concerts à Paris !


Rocé : En fait, il aime bien ce que je fais parce que c’est du rap sans gros mot et on comprend les paroles !

 

 

http://www.temoignagechretien.fr/articles/article.aspx?Clef_ARTICLES=1814&Clef_RUBRIQUES_EDITORIALES=1

Commenter cet article