Israël, sourd et arrogant, joue avec son avenir Max Hastings (The Financial Times)

Publié le par ag94

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26 mars 2010

 


L’Astorm de la critique internationale cette semaine est tombé sur Benjamin Netanyahu, Premier ministre d’Israël. Cependant, plutôt que de s’étendre sur les carences morales de l’expansionnisme israélien en Cisjordanie, il parait plus utile d’aborder la seule question d’intérêts pour les partisans de Mr Netanyahu : peut-il s’en tirer ?

Certains nationalistes israéliens font remarquer que l’histoire est remplie de nations qui ont rectifié les frontières à leur avantage après avoir gagné des guerres. Les Soviets l’ont fait à grande échelle en 1945, déplaçant des millions de peuples indésirables hors de l’Europe de l’Est. Qui aujourd’hui se souvient que la ville russe de Kaliningrad fut Koenigsberg, en Prusse orientale ? Qui aurait sérieusement envie de récupérer les terres orientales que Staline a prises aux Polonais ?

Les frontières d’Israël d’avant 1967 ne sont que la ligne de cessez-le-feu de 1948. Les partisans du Likoud disent : étant donné que le monde arabe refuse de reconnaître la moindre existence légitime à Israël, où serait l’avantage à restreindre notre population dense dans de vieilles limites arbitraires ?

L’expression « processus de paix au Moyen-Orient » est constamment utilisée de façon impropre. Si une telle notion a pu exister avant l’assassinat de Yitzhak Rabin, depuis ce n’est plus le cas. Israël a poursuivi sans interruption son programme d’expansion coloniale à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, où se trouvent maintenant 177 000 colons israéliens. (A revoir à la hausse, leur nombre est plus près de 500 000 - ndt)

Le gouvernement travaille sans relâche à créer une réalité sur le terrain. Le mur de sécurité séparant Israël des Palestiniens a réduit la menace terroriste. Mr Netanyahu – au cœur de ce qu’il a toujours été, un adepte du Grand Israël englobant une grande part de la Cisjordanie – mise froidement sur le comportement des Etats-Unis. Il perçoit le Président Barack Obama comme un ennemi, mais il juge que le Congrès et le peuple américain ne veulent pas la rupture.

Les Palestiniens, et en réalité les Arabes en général, n’ont que peu d’amis américains, en dehors du commerce du pétrole et des armes. Les attaques terroristes du 11 Septembre se sont révélées désastreuses pour eux. La plupart des Américains ont viscéralement peur du monde musulman. Ils acceptent Israël, ennemi de leur ennemi, comme leur ami. Israël bénéficie de soutiens puissants, voire fanatiques, chez les chrétiens évangéliques.

En Israël, le sentiment populaire est remarquablement trop confiant. L’économie, avec un taux de croissance d’avant 2009 d’environ 5%, n’a fait que se tasser légèrement alors que dans la plupart des nations occidentales, elle a dépéri. Le revenu moyen réel est d’environ 37 000 dollars (27 600 €), devant celui de Singapour, de Hong-Kong et de l’Irlande. Les Israéliens caressent même l’espoir que leurs problèmes démographiques sont en recul. Le taux de natalité arabe dans la région a chuté alors que celui des juifs a très légèrement augmenté.

The Jerusalem Post a sorti un gros titre l’année dernière : « Tirons parti des nouvelles donnes démographiques », et en dessous, dans l’édito : « La poussée démographique juive appelle de la part du gouvernement la mise en place d’une feuille de route démographique, de façon à augmenter la majorité juive, tout en respectant les droits de la minorité arabe ». Il exhortait Mr Netanyahu à donner la priorité à une nouvelle immigration juive. Il est douteux que la colère de Mr Obama puisse modifier cet état d’esprit, à moins ou jusqu’à ce que Washington n’impose un prix tangible.

Il est laissé aux intellectuels et stratèges israéliens le soin d’exprimer les craintes pour l’avenir. La plus évidente est que, si leurs gouvernements persistent dans leur politique de ces dernières années, ils condamnent le pays à un isolement permanent, voire à la guerre. C’est un pari dangereux que de fonder le régime politique d’une petite nation exclusivement sur la foi dans une supériorité militaire éternelle. Quels que soient les impondérables démographiques, une question de fond demeure : les Arabes en Palestine, privés de droits considérés comme reconnus dans toute démocratie occidentale, augmentent en nombre toujours plus vite que les juifs.

La population théorique d’Israël, en incluant les colons de Cisjordanie et les 26% d’Arabes israéliens, représente 7,5 millions de sujets. Mais beaucoup de juifs qui revendiquent la citoyenneté israélienne font le choix de ne pas vivre dans leur pays déclaré – la proportion exacte n’est pas révélée par Jérusalem (Tel-Aviv - ndt), mais les renseignements US l’estiment à 20%.

De nombreux juifs intellectuels, dans et hors Israël, débattent des questions philosophiques sur l’ensemble des fondements sur lesquels l’Etat, et tout particulièrement un gouvernement comme celui de Mr Netanyahu, conduit sa politique. L’historienne française, Esther Barbarossa a justement publié un livre remarquable, « La souffrance comme identité ». Elle y affirme que les juifs doivent se tourner vers l’avenir et non le passé, et cesser de définir leur vision du monde en fonction de l’Holocauste, impitoyablement politisé depuis les années 1950.

« Comment Israël peut-il fonder toute une identité nationale sur le génocide, » demande-t-elle, « et lier sa jeunesse à cette histoire de souffrance qui transforme la paix avec ses voisins en une notion de plus en plus abstraite ?

« Les Israéliens ont-ils le droit de parler au nom de ceux qui sont morts dans le génocide ? Ont-ils (les morts) jamais approuvé l’usage que certains fonts de leur destin tragique, le mettant au service d’aspirations nationalistes aux dépens des Palestiniens, qui ne sont en aucune manière responsables de la catastrophe qui frappa les juifs d’Europe ? »

Dans le court terme, il semble plausible, voire probable, que Mr Netanyahu puisse défier Mr Obama. Le drame pour Israël, c’est sa société se replie de plus en plus sur elle-même : fière de sa prospérité, sourde à l’opinion étrangère, méprisante à l’égard des Arabes. Elle ignore délibérément le fait que ses voisins palestiniens ne pourront jamais se doter d’une société viable, capable de comportement responsable, sur des terres infestées de colonies israéliennes et de routes stratégiques.

Pourtant, les prétentions d’Israël sur Jérusalem-Est s’enracinent dans le sentiment d’un droit moral de plus en contesté par le reste du monde. Certains Américains d’aujourd’hui vont prendre conscience du prix stratégique exorbitant que paie leur propre nation pour sa complaisance à l’égard des excès israéliens. Israël pourrait réussir à intégrer tout Jérusalem à l’intérieur de ses propres frontières. Mais il court le risque historique de se transformer lui-même, par une ironie horrible, en un Etat paria.

Financiel Times : http://www.ft.com/cms/s/0/970ba026-390e-11df-8970-00144feabdc0.html

traduction : JPP pour la CCIPPP


Max Hastings (The Financial Times)


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