Abbas joue son va-tout face à Israël et au Hamas

Publié le par ag94

Par Louisa Aït Hamadouche


Les élections générales, présidentielle et législatives palestiniennes, sont prévues pour le 24 janvier prochain. Le vote devrait, en théorie, se dérouler en Cisjordanie (2,5 millions d’habitants), à El Qods-Est et dans la bande de Ghaza (1,5 million d’habitants), mais rien n’est moins sûr.
Régissant à l’annonce de ces élections, le Hamas a accusé Mahmoud Abbas d’«usurpation» de pouvoir, estimant que le décret n’a aucune valeur d’un point de vue constitutionnel, puisque le mandat du président de l’Autorité palestinienne avait expiré en janvier 2009. La loi fondamentale palestinienne fixe à quatre ans le mandat du Président qui a expiré le 9 janvier 2005. Cela dit, il est tout aussi vrai que la législature de l’actuel Parlement palestinien, dominé par le Hamas, expire en janvier 2010. Des élections sont, donc, légales et constitutionnelles.
Le Hamas ne peut les contester sur un plan légal.

Des élections globalement rejetées
Relevons qu’outre le Hamas, d’autres mouvements ont critiqué la tenue des élections dans de telles conditions. L’organisation du Jihad islamique a qualifié le décret électoral d’Abbas de «tentative claire de perpétuation de la principauté Dayton» en Cisjordanie, allusion au général américain Keith Dayton, qui entraîne et supervise les forces de sécurité de l’AP. Même le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), membre fondateur de l’OLP, a exprimé sa consternation. Le dirigeant actuel du groupe, Mahmoud Mallouh, a déclaré que la restauration de l’unité nationale palestinienne était plus importante que la tenue d’élections.
Hani Al Masri, personnalité proche de la direction de l’AP, ne dit pas autre chose. Pour lui, la tenue d’élections générales en l’absence de réconciliation nationale mènerait à un désastre. «Le Président se comporte comme si la Palestine occupée était la Suisse. Il oublie que nous sommes toujours en lutte pour nous débarrasser de la cruelle occupation israélienne… Abbas se trompe complètement s’il pense que la position palestinienne dans les négociations avec Israël serait plus forte en l’absence d’unité nationale.» Al Masri considère de plus que le conflit entre le Fatah et le Hamas est avant tout de nature politique, et non constitutionnelle et qu’il requiert donc une solution politique.
Concrètement, l’Autorité palestinienne peut-elle tenir des élections dans des lieux qu’elle ne contrôle pas ? El Qods-Est est sous contrôle israélien. Dans la bande de Ghaza, le Hamas, vainqueur des législatives de 2006, a pris le pouvoir en juin 2007. D’ailleurs, il a aussitôt condamné la décision de Mahmoud Abbas, expliquant que l’Autorité palestinienne ne pouvait organiser des élections dans la bande de Ghaza. Or, tenir des élections uniquement en Cisjordanie serait, estime Jean-Paul Chagnollaud, proprement désastreux, car ce serait tomber dans un piège qui consiste à cautionner et à institutionnaliser la séparation dans le territoire palestinien. Le seul bénéficiaire serait Israël. Si les élections sont maintenues, le mouvement islamiste menace d’organiser son propre scrutin à Ghaza. Les Palestiniens se retrouveront alors avec deux présidents rivaux, deux Parlements et deux Premiers ministres dans deux territoires distincts. La conséquence serait non plus une division politique mais une rupture permanente entre les deux frères ennemis palestiniens.
Si la décision de convoquer des élections générales n’est pas une surprise, l’annonce par Mahmoud Abbas qu’il ne briguera pas un second mandat en janvier 2010, est un coup de théâtre.

Les raisons objectives du «retrait»
D’une validité de quatre ans, le mandat d’Abbas est achevé depuis le début de l’année 2009. Dans les faits, il ne gouverne que la Cisjordanie puisque le Hamas contrôle la bande de Ghaza depuis trois ans, et que les Israéliens occupent illégalement El Qods depuis 1967. Par ailleurs, Mahmoud Abbas a 74 ans et son bilan n’est pas encourageant sur les deux plus grands dossiers. D’une part, le processus de réconciliation avec les factions palestiniennes est au point mort. Mahmoud Abbas a pris cette décision après l’échec des pourparlers de réconciliation entre le Fatah et le Hamas, l’Egypte n’étant pas parvenue à réunir les deux parties pour une nouvelle séance de pourparlers au Caire, où elle espérait la signature d’un accord de réconciliation. Ce dernier prévoit de reporter les élections à juin 2010. A cet échec, ajoutons un élément mis en exergue par Jean-François Legrain, chercheur au CNRS, pour qui tout le travail mené dans les années 1960 et 1970 pour que l’OLP soit le représentant unique et légitime du peuple palestinien a sombré. L’OLP est, d’après lui, une coquille vide qui s’aligne sur la politique d’une seule force : le Fatah.
A ces facteurs s’ajoute l’affaire du rapport Goldstone. Mahmoud Abbas est accusé d’avoir évité à Israël de subir la condamnation du Conseil des droits de l’homme de l’ONU en ajournant le vote sur le rapport. L’envoyé palestinien Ibrahim Khraïchi avait d’abord affirmé que le report était venu des délégations arabes. Ensuite, la raison officiellement évoquée pour justifier le report était la recherche d’un consensus plus large, sachant que le rapport Goldstone bénéficiait du soutien d’environ trente-trois voix sur quarante-sept. Pour rappel, les conclusions de ce rapport affirment que l’armée israélienne et le mouvement palestinien Hamas ont commis des crimes de guerre. La demande du report a été considérée comme un coup de poignard dans le dos de ceux qui défendent la cause palestinienne. «Le travail de centaines d’organisations des droits de l’homme est réduit à néant, tandis que les criminels de l’armée
israélienne et leurs acolytes en sortent confortés.» D’autre part, le processus de paix avec les Israéliens recule au rythme des colonisations rampantes.
En septembre dernier, Abbas avait menacé de se retirer si la diplomatie américaine n’imposait pas au gouvernement Netanyahou le gel total de la colonisation juive en Cisjordanie. A El Qods, Hillary Clinton a juste exigé un ralentissement de la colonisation, ce qui a été perçu comme un soutien implicite à la politique de Tel-Aviv. Le politologue palestinien Khalil Chahine affirme que «Mahmoud Abbas est réellement furieux», en raison des déclarations de la secrétaire d’État, Hillary Clinton. Le week-end dernier, à El Qods, h. Clinton avait soutenu publiquement le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, qui veut une reprise des négociations avec les Palestiniens sans gel préalable des colonies, revenant ainsi sur la position de Barack Obama. Hillary Clinton a, ensuite, fait machine arrière, mais l’impact était déjà là. Le ministre des Affaires étrangères égyptien, Ahmed Aboul Gheït, semble, lui aussi, avoir abandonné le préalable du gel des colonies, appelant Israéliens et Palestiniens à se «concentrer sur l’objectif final plutôt que de perdre du temps à exiger telle ou telle chose». Signe que les négociations sont plus que bloquées, le principal négociateur palestinien, Saeb Erekat, avait menacé d’abandonner purement et simplement la «solution à deux États», l’un israélien et l’autre palestinien. À sa place, les Palestiniens «devraient poursuivre une solution à un seul État, où chrétiens, juifs et musulmans seraient égaux». En conséquence, il n’est pas surprenant que la popularité de Mahmoud Abbas soit au plus bas. Selon un sondage réalisé par l’Institut d’enquêtes palestinien JMCC, Mahmoud Abbas recueillerait 16,8% d’intentions de vote lors d’un scrutin présidentiel, soit à peine plus qu’Ismaïl Haniyeh (16%), Premier ministre du Hamas, et autant que Marouan Barghouti, l’ancien responsable de la branche armée du Fatah, emprisonné en Israël. Le Fatah demeure, cependant, nettement plus populaire que son rival (40% d’intentions de vote, contre 18,7%) au sein de la population palestinienne.

Un bluff politique ?
D’abord, ce n’est pas la première fois que le président de l’Autorité palestinienne menace de démissionner, elle prend cette fois une dimension plus désespérée en raison de la conjoncture. Ensuite, Abbas a reconnu l’échec du processus de paix mais n’a pas proposé d’alternative, ce qui peut suggérer que le président palestinien espère toujours en une forte pression américaine sur Israël.
Autre argument, la question est de savoir s’il s’agit d’un vrai retrait ou d’une sorte de ballon de sonde. Refusant d’envisager ces élections sans Abbas, plusieurs dirigeants palestiniens ont aussitôt déclaré qu’ils le pressaient de revenir sur sa décision. Cette annonce de retrait pourrait être une façon de lancer un message, disant globalement à Obama et à Netanyahou qu’ils perdraient un négociateur modéré. Parallèlement, le vide du pouvoir en Cisjordanie pourrait faciliter l’extension du pouvoir du Hamas vers la Cisjordanie, au moment où les tensions sur l’esplanade des mosquées fait planer la possibilité d’une nouvelle Intifadah. Confortant l’idée d’un bluff, il est intéressant de rappeler que, bizarrement, Mahmoud Abbas s’est fait élire président de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine). L’OLP est dominée par le Fatah, parti laïque, et ne comprend pas dans ses rangs le Hamas. Fait important, l’OLP est la seule instance mandatée pour négocier avec Israël.
Pour les dirigeants et les éditorialistes israéliens, la décision du président palestinien de ne pas se représenter est un «coup tactique, destiné d’abord à faire pression sur les États-Unis tout en répondant à des besoins internes» palestiniens. Mahmoud Abbas bénéficie du soutien des acteurs extérieurs, à commencer par les Israéliens. Les dirigeants israéliens, tout en s’abstenant de faire des commentaires publics, ont exprimé leur préférence pour que le président palestinien Abbas, considéré comme un modéré, reste au pouvoir. «Nous considérons Abbas comme un partenaire pour la paix aussi longtemps qu’il est au pouvoir», a déclaré un haut responsable gouvernemental sous le couvert de l’anonymat. Le vice-ministre des Affaires étrangères, Danny Ayalon, a, pour sa part, relevé qu’il est «évident qu’Israël et les États-Unis ont tout intérêt à ce que les Palestiniens aient une direction pragmatique et responsable».

Si la succession ouvre…
Selon Jean-François Legrain, chercheur au CNRS, l’Organisation de libération de la Palestine pourrait placer Mohammed Dahlan comme successeur de Mahmoud Abbas, si le retrait de ce dernier se confirmait. Il est non seulement proche de Mahmoud Abbas, mais il a le soutien des Etats-Unis. Autre candidat possible, Jibril Rajoub, dont l’atout est qu’il bénéficie d’une meilleure réputation que Dahlan auprès des Palestiniens. Car Dahlan, surnommé la «tête du serpent», est l’ancien responsable du Fatah à Ghaza où il a laissé des traces extrêmement négatives. A la tête de la sécurité préventive, il a été un acteur principal de la guerre civile. En quête de pouvoir absolu, il est accusé de «faire espionner les Palestiniens, d’aider l’armée israélienne à arrêter et à assassiner des militants… Il travaille en étroite collaboration avec Israël et la CIA. Les Etats-Unis et Israël se servent de Dahlan pour affaiblir le Hamas», affirme Silvia Cattori. Rajoub, en revanche, a conservé des liens avec la bande de Ghaza à l’époque où il était le président de l’Association palestinienne de football. De plus, son frère est député du Hamas. Il a passé 17 ans en prison où il a appris l’hébreu et l’anglais. Relâché, il devient un activiste du Fatah pendant la 1re Intifadah et est expulsé au Liban. Il rejoint Yasser Arafat à la centrale de l’OLP à Tunis, d’où il contrôle la branche du Fatah en Cisjordanie. Après les accords d’Oslo, il revient en Cisjordanie, où il dirige les services de sécurité palestiniens. Il s’est trouvé en désaccord avec la politique de Yasser Arafat, qui l’a démis de son poste en 2002 puis l’y a remis. Il démissionne en 2005, après l’élection à la présidence de l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, qui le prend comme conseiller à la sécurité nationale. Resté en contact avec les services de sécurité israéliens et la CIA américaine, il est considéré comme un nationaliste modéré.
Troisième candidat à la succession : Marwan Barghouti. Toujours emprisonné dans les geôles israéliennes, sa popularité est considérable. En 1994, il a soutenu la politique de négociation et des accords d’Oslo et se fait élire au nom du Fatah, pour la Cisjordanie. En 1996, il est élu député de Ramallah et s’engage dans la lutte contre la corruption, pour la justice économique et sociale, la promotion des droits de l’homme et l’égalité entre hommes et femmes. Il sert aussi de médiateur entre Israéliens et Palestiniens et se rend en Israël pour proposer aux membres de plusieurs partis de la Knesset de constituer un groupe d’amitiés parlementaires israélo-palestiniennes. Après l’avoir menacé et tenté de le tuer, les forces israéliennes le kidnappent en 2002. Yossi Bellin et plusieurs «colombes» israéliennes avaient d’ailleurs protesté contre son arrestation. Condamné cinq fois à la prison à vie et assorti d’une peine de sûreté de quarante ans, il  est devenu le double symbole de la lutte contre l’occupation mais aussi du dialogue et de la paix.
La liste des successeurs potentiels comprend également Ahmed Qoreï, le principal négociateur des premiers accords d’autonomie conclus en 1993 avec Israël à l’époque d’Arafat. En 2008, il a été chargé de mener des discussions de paix avec Israël sur des questions clés telles que le futur statut de la partie arabe d’El Qods. Ancien Premier ministre, il est considéré comme un modéré pragmatique. Gestionnaire des fonds de l’Organisation de la Palestine, il gravit les échelons au sein des instances palestiniennes. Chargé par Yasser Arafat d’ouvrir un canal de négociations secrètes avec Israël, il est l’artisan des accords d’Oslo conclus en 1993. Grand point faible, Ahmed Qoreï est, à l’instar de Mohammed Dahlan, accusé de s’être enrichi au pouvoir.
La débâcle électorale du Fatah est largement due à ces facteurs liés à l’usure du pouvoir. Reste à savoir si les prochaines élections -en supposant qu’elles aient lieu-, confirmeront la force du Hamas ou sanctionneront  ses erreurs.

Commenter cet article