Les États arabes et la question palestinienne 2005 Jérôme Bocquet

Publié le par ag94

Les États arabes et la question palestinienne 2005 Jérôme Bocquet

 

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Depuis la chute de l’Empire Ottoman, le sort du monde arabe est lié à celui de la Palestine, non l’inverse. La Palestine s’est retrouvée en effet au coeur de l’idée d’unité arabe qui a émergé avec la Première Guerre mondiale. Elle est au centre du combat nationaliste arabe depuis l’entre-deux-guerres et en même temps la Palestine n’occupe qu’une place secondai- re face à la priorité des nouveaux États arabes, celle de construire leur propre État.

Une idée répandue dans une certaine historiographie courante et dans la propagande israélienne présente la Nakba provoquée par l’incurie et par le manque de soutien des pays arabes à la cause palestinienne. C’est un débat inapproprié : la Palestine est devenue une question arabe à l’heure du refus d’Israël et au moment où les États arabes se sont crispés dans leur refus d’Israël. Il faut dire aussi que tous les régimes arabes ont été déstabilisés par la défaite en Palestine. Les pouvoirs arabes ont été discrédités et renversés pour la plupart. La jeune génération de ces États, engagés dans une véritable mission contre l’impérialisme, a mis en place des régimes militaires, préparant en quelque sorte la dérive policière de ces États dans les années soixante et soixante-dix. En même temps, la défaite arabe de Palestine a entraîné la naissance et l’utilisation des mythes palestiniens. Ceux-ci ont servi à légitimer, par la suite, les nouveaux régimes arabes. La Palestine fait l’objet de surenchère de la part des pays arabes : c’est un moyen facile de mobilisation nationaliste, en tout cas, un moyen facilement utilisé par les régimes arabes, à l’heure même où les défaites successives des armées arabes conduisent le mouvement palestinien à vouloir s’émanciper de la tutelle des États arabes.

Il y a donc un paradoxe à voir la Palestine au coeur d’un débat politique interne des États arabes et à percevoir d’autre part la montée de l’affirmation d’un projet politique palestinien autonome, ce dernier ayant pour but de se détacher des enjeux régionaux arabes. En fait, le mouvement national palestinien est étroitement dépendant des États arabes depuis la création de l’OLP et jusqu’à l’écrasement actuel de l’Autorité palestinienne. Le processus d’Oslo consacrait le choix d’une stratégie : celle de l’autonomisation du mouvement palestinien par rapport aux États arabes, un choix centré sur le territoire palestinien. L’échec du processus d’Oslo montre peut- être la vanité d’une telle stratégie.

Nous tenterons de montrer l’évolution de la question de la Palestine dans la définition de la politique des États arabes de la Nakba jusqu’à Oslo : des doutes, en particulier de la monarchie hachémite, sur l’existence même d’une question palestinienne jusqu’au consensus apparent sur l’État palestinien.

 

La Nakba ou la négation de la Palestine

Dans cette première partie, nous ferons un rappel historique nécessaire de la période antérieure à 1948.

Des accords Faysal-Weizmann à la Révolte palestinienne de 1936 : la naissance d’une question palestinienne

La question de la reconnaissance d’une identité palestinienne distincte s’est posée pour les États arabes. À l’origine, la Palestine a été simplement considérée par les arabistes et les partisans de Faysal, le chef de la révolte arabe pendant la Première Guerre mondiale, comme la Syrie du Sud. Faysal revendique la Palestine au nom des engagements des Alliés et comme faisant partie du grand royaume arabe syrien installé à Damas depuis octobre 1918. La Palestine fait même l’objet de revendications territoriales de Faysal. Ce dernier joue des intrigues de la Grande-Bretagne qui a essayé de rapprocher les hachémites et les sionistes afin d’écarter la France du Levant.

Ce sont les négociations entre Faysal et Weizmann, dirigeant de l’organisation mondiale sioniste, opérées à Londres à la fin de l’année 1918. Or, le texte est ambigu parce que la traduction arabe et anglaise diffèrent. Cet accord, signé le 3 janvier 1919, par lequel Faysal cède du lest sur la question palestinienne avec les sionistes, insiste sur la parenté raciale entre Juifs et Arabes et la nécessaire collaboration des Arabes et des sionistes en vue de la réalisation de leurs aspirations, telle qu’elle est prévue par la déclaration Balfour. Dans ces accords Faysal-Weizmann, la question d’un État juif n’est néanmoins pas formulée de manière explicite.

Dès 1920, se pose la question de la Palestine pour les Arabes. Le Congrès syrien de Damas proclame en 1920 l’indépendance de la Syrie avec Faysal pour roi. La Palestine est incluse dans la Syrie arabe et les Palestiniens espèrent une Syrie unifiée sous Faysal qui pourrait les sauver des intérêts et des convoitises françaises et britanniques. On aboutit cependant à la naissance en 1921 de la Transjordanie, séparée de la Palestine, à l’intérieur même du mandat britannique attribuée à Abdallâh. Bien qu’il n’ait récupéré que la Transjordanie, le frère de Faysal vise toujours la Palestine et est prêt à s’entendre avec les sionistes qui revendiquent la Transjordanie comme partie de la Palestine. En octobre 1921, Abdallâh entame ainsi des négociations avec les sionistes et propose même à Weizmann de reconnaître un foyer juif en Palestine en échange d’un trône qui lui serait accordé sur la Transjordanie et la Palestine. De ce moment datent les ambitions hachémites sur la Palestine avec le projet de la Grande Syrie ou « croissant fertile ». Celui-ci engloberait la Palestine et apporterait une solution à la question juive dans le cadre d’une autonomie concédée aux Juifs à l’intérieur d’un grand royaume arabe hachémite. Ce projet suscite évidemment l’inquiétude des autres pays arabes et des hommes politiques palestiniens, syriens et libanais.

On peut dire que dès l’entre-deux-guerres les États arabes ont joué un rôle croissant dans la vie politique palestinienne. À la suite des émeutes de 1929, le mufti de Jérusalem est entré en contact avec les États arabes et le monde musulman. Ben Gourion tente de négocier avec les responsables arabes palestiniens, mais également avec les nationalistes arabes, comme le Libanais Riad al-Solh, fondateur de la République libanaise, en faveur de la création d’une Palestine juive au sein d’une grande confédération arabe. Au moment de la révolte de 1936, les pays arabes, l’Égypte, l’Irak, l’Arabie saoudite, la Transjordanie, s’alignent sur la Grande-Bretagne et poussent les Palestiniens à accepter le fameux Livre Blanc britannique de 1939. Malgré l’écrasement de la révolte palestinienne, les États arabes appuient donc la puissance britannique. La création de la Ligue des États arabes, avec le protocole d’Alexandrie en octobre 1944, s’inscrit dans la même logique. Officiellement chargée de défendre les droits de la Palestine arabe, elle consacre en fait la victoire des adversaires des hachémites. En fin de compte, il s’agit d’un duel entre les monarchies irakienne et transjordanienne et leurs opposants dans lequel la Palestine n’est qu’un paravent. Le seul objectif de l’Égypte dans la création de la Ligue des États arabes est de contrer les ambitions hachémites et d’empêcher une annexion de la Palestine par Abdallâh.

Dès le début, le mouvement national palestinien a donc été mis sous la tutelle des États arabes, comme le montre d’ailleurs le choix en novembre 1945 du premier représentant palestinien à la Ligue arabe par le gouvernement syrien. Le Haut Comité arabe, qui avait disparu à la fin de la révolte arabe, réapparaît de la même manière à la fin de l’année 1945 à l’initiative des Syriens et sous la tutelle de la Ligue des États arabes.

1948 : un engagement à reculons ?

Il n’y a pas d’engagement arabe avant le 15 mai 1948, c’està-dire avant la proclamation de l’État d’Israël. S’il faut faire bien attention à ne pas réduire la première guerre de Palestine, avant le 15 mai, à un simple épisode de la guerre israélo-arabe, il faut bien distinguer deux guerres de Palestine. L’expulsion des Palestiniens est presque achevée avant le 15 mai 1948, donc avant même la proclamation officielle de l’État d’Israël. Elle n’est pas le résultat de la faiblesse militaire des États arabes ou du manque de conviction politique des États arabes. C’est seulement la deuxième guerre de Palestine qui est perdue par les États arabes : ces derniers perdent la guerre de reconquête de la Palestine. Les Palestiniens n’ont donc pas perdu leur terre parce que des régimes arabes « vendus » auraient voulu les abandonner.

Les États arabes, très vite inquiets de la politique américaine, principal soutien au nouvel État hébreu dès 1945, ont néanmoins largement tergiversé. Le nouveau président américain Truman ne respecte en effet pas les promesses de Roosevelt. Les Américains avaient en particulier promis aux Arabes de les consulter avant toute décision concernant la Palestine. Or Truman fait pression sur les Anglais pour accorder cent mille certificats d’émigration aux Juifs d’Europe, en premier lieu aux survivants des camps d’extermination nazis. De la même façon, ils font pression pour la suppression du Livre Blanc britannique de 1939. En face, la Ligue arabe se montre très timide. Préoccupée de la question palestinienne depuis sa fondation, elle revendique un État palestinien unitaire majoritairement arabe, mais elle se montre impuissante en raison des divisions entre les États membres et particulièrement entre la Jordanie, l’Égypte et l’Irak. Le cas du mufti de Jérusalem en est une illustration : celui-ci n’est pas soutenu par la Ligue, alors qu’il fait office de chef du mouvement palestinien. Les États arabes s’opposent vainement au plan de partage de l’ONU du 29 novembre 1947. Les deux Grands - Américains et Soviétiques - imposent le vote. Sur les treize États qui ont voté non, l’essentiel est ainsi constitué des pays arabes.

La Nakba n’est pas le résultat de la faiblesse des forces militaires arabes, mais il ne faut pas occulter le double jeu de la Transjordanie. Le roi Abdallâh voit dans l’affaire palestinienne le moyen de réaliser son projet de grand royaume arabe. Il va utiliser les adversaires du mufti de Jérusalem à cette fin, en affirmant même secrètement aux autorités sionistes son projet d’autonomie juive dans le cadre d’un grand royaume arabe. Au début de l’année 1946, le roi développe l’idée d’un partage à l’amiable de la Palestine entre Jordaniens et sionistes. Il refuse donc tout État palestinien formé sous la direction du mufti de Jérusalem dans le cadre du plan des Nations unies qui prévoyait un État palestinien. En septembre 1947, Abdallâh propose de nouveau aux sionistes un partage à l’amiable de la Palestine que ces derniers acceptent. Les Anglais ne sont d’ailleurs pas opposés à ce projet : celui-ci aurait pu permettre l’entrée de l’armée jordanienne dans la partie arabe de la Palestine le 15 mai 1948, c’est-à-dire à la date de la fin du mandat britannique, les Jordaniens s’engageant à ne pas entrer dans la partie juive de la Palestine. Il y a donc une entente tacite des Jordaniens et des sionistes pour qu’il n’y ait pas d’État palestinien arabe en 1948.

Il faut bien observer d’autre part la faiblesse et l’ambiguïté des autres États arabes. Le mufti ne s’y trompe pas : pour lui dès 1947, l’indépendance de la Palestine arabe passe par la lutte contre les États arabes. Ceux-ci se montrent inactifs face au plan Dalet. L’état-major israélien voulait ainsi faire partir les populations arabes de la partie donnée aux Israéliens dans le plan de partage. Lors de l’épisode de la chute de Haïfa et de Jaffa en avril 1948, les États arabes ne bougent pas. Ce n’est qu’à la fin du mois d’avril qu’ils commencent à réagir face à l’ampleur de l’exode de la population palestinienne. Ils entrent en guerre le 15 mai 1948 à contre-coeur, se méfient des intentions d’Abdallâh et finalement s’engagent dans la guerre, non pour préserver les droits des Palestiniens mais simplement afin d’éviter l’expansion territoriale de la Jordanie. Abdallâh ne souhaite quant à lui qu’un simulacre de guerre visant à justifier les annexions de la Palestine arabe par la Transjordanie. Les divisions des États arabes en mai 1948 expliquent l’absence de coordination entre leurs armées et leur faiblesse face à l’armée israélienne.

Il y a bien eu duplicité d’Abdallâh : il a rejeté tous les plans de la Ligue arabe, a cherché à éliminer toute possibilité d’un État palestinien indépendant et à imposer le fait établi de l’annexion jordanienne. La monarchie hachémite se montre en fait très réaliste face à l’état des forces en présence et ne se fait aucune illusion sur la capacité des armées arabes à résister à celle d’Israël. Le roi de Transjordanie rencontre d’ailleurs clandestinement Golda Meir dès le 10 mai 1948, donc avant même la proclamation de l’État hébreu, pour discuter des frontières futures des États jordanien et israélien. Une fois que l’armée jordanienne s’est emparée de la Cisjordanie en juin 1948, Abdallâh n’a qu’une obsession : mettre fin à la guerre pour préserver à la fois ses annexions et son armée.

Cette défaite s’explique par la faiblesse militaire des États arabes et surtout par leur situation intérieure. En 1948, ces États tout nouvellement décolonisés ne peuvent organiser une intervention efficace arabe en Palestine. L’Irak connaît des désordres politiques et économiques, c’est pourquoi il n’envoie que quelques détachements militaires qui seront placés à Naplouse. L’Égypte connaît des grèves ; son armée est mal équipée après le refus d’accepter l’aide britannique afin de préserver l’indépendance du pays. L’Égypte est enfin confrontée à la situation du canal de Suez où se trouvent encore des troupes britanniques, l’Égypte envoie donc peu de troupes en Palestine. La Syrie, comme le Liban, tout nouvellement indépendants en 1945, n’ont pas de véritable armée, la France n’ayant pas voulu constituer une armée indépendante. En dernier lieu, l’Arabie saoudite dispose d’une petite armée, mais celle-ci est d’abord chargée de maintenir l’ordre dans la péninsule.

Les jalousies entre Égyptiens, Syriens, Saoudiens et même entre hachémites irakiens et jordaniens, expliquent que les Arabes refusent toute médiation et aménagement du plan de partage. Car ils craignent un agrandissement territorial de la Jordanie. Tout ceci explique l’effondrement des armées arabes en 1948 lors de ce qu’on a appelé la « guerre des dix jours ». Pour sauver les apparences, les États arabes installent un gouvernement arabe de la Palestine à Gaza en octobre 1948, reconnu par tous les membres de la Ligue arabe, à l’exception notable de la Jordanie. Mais ce gouvernement est dépourvu de tous moyens et dépend étroitement de l’Égypte. Les Jordaniens répliquent d’ailleurs immédiatement en convoquant un congrès de notables palestiniens à Amman. Le résultat de cette division arabe est l’isolement des forces égyptiennes face à l’attaque israélienne dans le Néguev et le désastre des armées égyptiennes. La Jordanie exploite alors la défaite de l’Égypte pour occuper la région d’Hébron, délaissée par les troupes égyptiennes repliées sur le sud du front. Abdallâh en profite également pour chasser le gouvernement arabe de Palestine, parti s’exiler au Caire, et convoque un nouveau congrès de notables palestiniens à Jéricho afin de voter l’union de la Cisjordanie et de la Transjordanie, le 1er novembre 1948.

Cet ensemble de facteurs explique les concessions, les abandons, les compromissions même des armistices signés par la Jordanie, l’Égypte ou la Syrie en 1949 sur la question de Palestine. Ces armistices consacrent le fait accompli israélien mais aussi arabe et jordanien. La Syrie garde encore le contrôle sur toute une petite bande de territoire au nord de la Palestine. Le chef de l’État syrien, H. Zaïm, arrivé au pouvoir après un coup d’État, proche des États-Unis, propose un traité de paix à Israël en échange de l’annexion de ces territoires palestiniens à la Syrie. Il propose même de rencontrer Ben Gourion et accepte d’accueillir deux cent cinquante mille réfugiés palestiniens pour prix de ces territoires. Le refus d’Israël de négocier anéantit ces projets.

Dès 1949, les États arabes pouvaient donc chercher à négocier un accord avec Israël en dépit de la perte de la Palestine, en profitant du fait que les forces nationales palestiniennes étaient détruites, que la population palestinienne était placée sous le contrôle de l’autorité militaire israélienne ou de la police des États arabes, jordanien et égyptien. Cela signifie que dès 1949, les États arabes ont accepté l’existence de l’État d’Israël et l’installation des réfugiés palestiniens dans leurs États, en échange de quelques concessions territoriales que pourraient leur faire les Israéliens, même si ces derniers n’ont jamais cherché à négocier.

Il faut cependant se garder d’une vision trop schématique : les États arabes eux-mêmes ont été bouleversés par la défaite de Palestine. Celle-ci a radicalisé la politique intérieure des États arabes, en particulier en Syrie et en Égypte. Les régimes ont été discrédités : le roi Farouk en Égypte ou les gouvernements libanais et syriens issus de l’indépendance. La défaite a vu le triomphe des mouvements radicaux ou nationalistes, comme les Frères musulmans par exemple en Égypte. Les notables qui étaient au pouvoir depuis 1945 en Syrie ou en Égypte ont été écartés parce qu’ils avaient négligé l’armée. Les officiers qui avaient combattu en Palestine ont rejeté la faute de la défaite sur ces classes dirigeantes qui avaient obtenu l’indépendance contre la France ou la Grande-Bretagne. Puisque la défaite de Palestine entraîne de facto la montée de l’armée dans la vie politique ainsi que des minorités musulmanes en son sein, l’armée va provoquer des bouleversements politiques dans ces États. En Syrie, la défaite de Palestine entraîne ainsi en mars 1949 le premier coup d’État militaire.

Une autre conséquence de cette défaite est le choix de négocier avec Israël de manière séparée. Dès 1949, la Syrie du président Zaïm, cherche ainsi à rencontrer Ben Gourion pour négocier un traité de paix séparé avec Israël. C’est surtout le cas de la Jordanie qui craint par-dessus tout que le combat des mouvements palestiniens s’étende au-delà de la frontière de la Cisjordanie et atteigne le royaume jordanien. D’autre part, Abdallâh veut absolument intégrer la population palestinienne dans son royaume et cherche à négocier avec les Israéliens. Cela devait lui coûter la vie. Alors qu’il devait rencontrer les Israéliens à Jérusalem le 20 juillet 1951, il est assassiné auparavant à la mosquée d’Al-Aqsa. L’échec d’Abdallâh prouve que toutes les formes de compromis avec le mouvement sioniste sont inutiles puisque Israël refuse toutes les concessions proposées plus ou moins secrètement par les Arabes.

Dernière conséquence à long terme pour les États arabes : la question des réfugiés est omniprésente depuis 1949 au sein des États arabes. Ceux-ci reconnaissent de facto le plan de partage lors de la conférence de Lausanne de 1949. En échange du droit de retour, que les Israéliens refusent, les Arabes se montrent très conciliants sur l’accueil des réfugiés palestiniens. Les Syriens se disent prêts à accueillir trois cent mille réfugiés, l’Irak trois cent cinquante mille, des propositions finalement très proches de celles des États-Unis qui envisageaient l’installation d’environ cinq cent mille réfugiés dans les États arabes. L’Égypte ou la Jordanie multiplient les contacts secrets avec Israël. Les États arabes proposent à Israël de reconnaître l’État hébreu et d’établir des relations de bon voisinage en échange de concessions territoriales favorables aux États arabes au détriment des droits des Palestiniens et du territoire accordé à la Palestine dans le plan de partage de l’ONU. La Jordanie songe à un corridor qui aurait rejoint la Jordanie à la Méditerranée et l’Égypte à l’extension de son territoire jusqu’à la mer Morte.

L’intransigeance d’Israël empêche à nouveau la réalisation de ces projets et explique que les États arabes renoncent à tout accord avec l’État hébreu. La crainte de heurter les opinions publiques arabes, de plus en plus hostiles à des relations avec Israël, les pousse également. Mais les États arabes se retrouvent dans l’incapacité de faire face aux flots de réfugiés palestiniens qu’ils ont eux-mêmes accueillis. Ces États, tout nouveaux, ne peuvent offrir des services sociaux de santé ou d’éducation à ces réfugiés et sont contraints de faire appel à des aides extérieures, notamment des Nations unies, comme l’UNRWA. Ces réfugiés connaissent une faible intégration dans les sociétés arabes, facteur de déstabilisation ultérieure de ces pays.

Dans une deuxième partie, nous verrons comment la question de Palestine a néanmoins fait partie du discours arabiste et idéologique des pays arabes, mais est restée essentiellement un élément du discours arabe.

La Palestine noyée dans l’arabisme (1949-1970)

La seule voie du nassérisme

La Palestine n’a pas eu d’autre choix que de suivre Nasser et la voie du nassérisme. Le rapport entre les États arabes et la question palestinienne reste d’abord l’occupation, il ne faut pas l’oublier, de la Palestine arabe, Cisjordanie et Gaza, par des États arabes. Les intérêts stratégiques des États arabes l’emportent avant tout, c’est-à-dire pour la Jordanie, la création d’un corridor pour la Méditerranée, pour l’Égypte la question du canal de Suez. Les discussions sur un accord de non-agression avec Israël prévalent avant tout autre considération palestinienne.

Cela explique la question de la Cisjordanie annexée officiellement le 24 avril 1950 par le Parlement jordanien. La Ligue arabe reconnaît de facto cette annexion, bien que cela ne soit pas une reconnaissance de jure, de droit. En fait la Ligue prend la décision de considérer la Palestine rattachée à la Jordanie comme un dépôt à restituer quand la Palestine sera libérée... Et le gouvernement arabe de Palestine disparaît à cette occasion. De même pour Gaza, l’Égypte cherche à contrer les ambitions du mufti de Jérusalem et à imposer son autorité sur tous les territoires contrôlés par l’Égypte.

Les forces politiques palestiniennes sont réprimées, non par les Israéliens, mais par les forces policières et militaires arabes, en premier lieu en Jordanie. Toute la politique hachémite repose sur la volonté d’intégrer les Palestiniens à l’État jordanien. L’État hachémite cherche à empêcher, en particulier, les infiltrations de commandos palestiniens en Israël pour éviter des représailles israéliennes de plus en plus sévères, en particulier la fameuse unité 101 commandée par le général Sharon, auteur d’un massacre en octobre 1953 à Kibya. Et donc, afin d’empêcher ces représailles israéliennes, la Légion arabe met en place une répression de plus en plus sévère contre les Palestiniens. La répression en Jordanie est efficace mais d’un autre côté, elle aliène les Palestiniens qui accusent les Jordaniens de collaboration avec Israël : c’est donc l’échec de la politique d’intégration et d’assimilation des Palestiniens au royaume hachémite qui visait à la naturalisation, à l’octroi de passeports et à l’intégration dans l’administration jordanienne.

La conséquence directe de cet échec est le maintien d’une identité palestinienne distincte de l’identité arabe jordanienne avec l’adhésion des Palestiniens aux partis d’opposition progressistes jordaniens par opposition à la politique de Hussein, comme le Baas, le Parti communiste, le Parti socialiste national ou encore les partis nassériens. Cet engagement s’oppose en tout cas aux choix pro-occidentaux de Hussein, qui s’est lancé de 1952 à 1957 dans une répression des partis politiques et des mouvements palestiniens. Hanane Ashraoui raconte bien dans son livre, La Paix vue de l’intérieur, comment son père qui militait dans un parti politique jordanien a été arrêté, mis en prison, par l’armée jordanienne en 1957, comment elle a vécu cette injustice de la répression jordanienne.

Il faut donc voir les faux-semblants de l’union arabe derrière la cause palestinienne. La Palestine est tout à la fois le théâtre des rivalités arabes et le champ de la radicalité arabe. Le contentieux israélo-syrien sur la Palestine est ainsi révélateur des ambitions syriennes. D’un côté la Syrie proclame son soutien à la cause palestinienne, et d’un autre côté, elle propose de négocier secrètement avec Israël, de partager les zones frontalières contestées et de renoncer à une partie de la terre de Palestine contre l’accès aux eaux du Jourdain.

Tandis qu’on observe la radicalisation du discours des dirigeants arabes, qui dénoncent la politique du fait accompli d’Israël, le discours n’aboutit pas à un soutien du mouvement national palestinien. Or ce discours ne se radicalise en fait qu’après le refus israélien de négocier avec les États arabes. Les véritables contentieux israélo-arabes ne concernent en réalité pas la Palestine. Ce sont les litiges nés de la deuxième guerre de Palestine, comme le Néguev, le Golfe d’Aqaba, les eaux du Jourdain, le canal de Suez et les zones démilitarisées, mais point la question de Palestine.

La question de Palestine reste néanmoins intégrée dans l’arabisme, mais cet arabisme est exclusif : il n’y a pas de question palestinienne proprement dite. Pour le parti Baas, la question palestinienne n’est qu’un tout petit aspect du combat révolutionnaire. Le régime baasiste syrien, qui prend le pouvoir en 1963, est un régime belliciste et va ainsi utiliser la question de Palestine dans son programme révolutionnaire.

Les années 1950-60 voient le triomphe de l’idéologie nassériste dans tout le Proche-Orient. La politique arabe de Nasser s’appuie sur une organisation politique palestinienne, mais pronassérienne, le MNA, le Mouvement nationaliste arabe, fondé par Georges Habache. Ce mouvement qui refuse toute conciliation avec Israël, est tourné vers la diaspora palestinienne, mais n’est pas un organisme proprement palestinien, mais panarabe. Pour ce mouvement, la lutte de libération de la Palestine doit passer par la réalisation de l’unité arabe. La libération de la Palestine est donc renvoyée à un futur très lointain. Le MNA fait bien sûr le jeu de l’Égypte. L’attitude de la République arabe unie (union de la Syrie et de l’Égypte en 1958) sur la question palestinienne est explicite. Alors que le mufti de Jérusalem propose à Nasser le rattachement de la Palestine à la République arabe unie en février 1958, ce dernier refuse, car il nie toute représentativité du mufti de Jérusalem et du Haut-Comité arabe. En fait Nasser ne veut pas créer un gouvernement palestinien en exil, il veut seulement disposer d’un organe palestinien soutenant sa politique au Proche-Orient. De même, Nasser refuse l’instauration d’une République palestinienne proposée par l’Irak en 1959. Cette république aurait due être instaurée sur l’intégralité de la Palestine, mais elle aurait dénoncé l’administration égyptienne sur Gaza, tout comme elle aurait dénoncé l’administration jordanienne sur la Cisjordanie. Nasser refuse également la constitution d’une armée de libération palestinienne (ALP) constituée en Irak et contrôlée par celui-ci.

La Palestine est clairement une cause de discorde entre pays arabes : opposition entre l’Irak, l’Égypte, la Jordanie. Chacun propose une organisation, une structure palestinienne inféodée pour contrer le projet rival, soit de la Jordanie, soit de l’Irak, soit de la Syrie, soit de l’Égypte. C’est par exemple le projet syrien d’une Union nationale palestinienne créée pour répondre à la République palestinienne proposée par l’Irak. D’autre part, l’Égypte et la Jordanie essaient de contrer toute manoeuvre arabe qui vise à dénoncer l’occupation égyptienne ou jordanienne de Gaza ou de la Cisjordanie. De fait, la Ligue arabe est totalement paralysée, même si la question palestinienne revient à l’ordre du jour de chaque sommet arabe.

Avec la création de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) en 1964, dirigée par Ahmed Shuqayri, un proche de Nasser, Nasser cherche à canaliser la résurgence d’un mouvement nationaliste palestinien, issu de la génération des camps, donc contemporain de Yasser Arafat. Il souhaite freiner l’affirmation d’une personnalité palestinienne autonome des États arabes et ne pas compromettre les intérêts politiques égyptiens et arabes. C’est aussi la création de l’ALP (Armée de libération de la Palestine) constituée de contingents militaires palestiniens intégrés dans les différentes armées arabes. L’OLP ne revendiquant pas une responsabilité directe sur la bande de Gaza et sur la Cisjordanie, elle ménage ainsi l’Égypte et la Jordanie. L’OLP se contente en fin de compte d’un extrémisme verbal, ce qui n’est pas sans la discréditer aux yeux des Occidentaux.

Cette tentative de contrôle n’empêche toutefois pas la montée en puissance d’une résistance palestinienne plus radicale, de la part du Fatah ou même du MNA de Georges Habache en cours de réforme. Cette résistance prend peur devant les tentatives de contrôle égyptiennes. Le Fatah en particulier va chercher l’aide de l’Algérie de Ben Bella et s’oppose à tout caractère antirévolutionnaire de l’OLP. Le MNA va même acquérir une tournure marxiste-léniniste et tenter de prendre le pouvoir au Sud-Yémen. Ces mouvements radicaux mènent le combat contre Israël et aussi contre les États arabes. L’émergence d’une résistance militaire palestinienne distincte de l’OLP suscite donc une compréhensible inquiétude et l’hostilité de ces États.

Conséquence imprévue par les États arabes, cette résistance radicale va les contraindre à radicaliser leurs discours, alors que la création de l’OLP par Nasser visait au contraire à contrôler le mouvement palestinien afin d’éviter tout risque de guerre avec Israël. Et, paradoxe, la montée en puissance de ces mouvements va pousser les États arabes, en particulier la Syrie et l’Égypte, à provoquer l’État hébreu et à favoriser des risques croissants de guerre devant aboutir à la guerre des Six Jours.

La guerre des Six Jours ou l’échec annoncé de l’arabisme

La surenchère des pays arabes sur la question palestinienne, de la part de la Syrie, de l’Égypte, de l’Irak, va servir de justification aux yeux d’Israël dans sa guerre préventive en juin 1967. La radicalisation de la politique syrienne depuis l’arrivée au pouvoir en 1966 de la frange la plus radicale du Baas, appelée néo-Baas, qui soutient les organisations militantes palestiniennes, en est largement responsable. La Syrie incite les intrusions de combattants palestiniens en Israël, au détriment des États voisins, comme la Jordanie ou l’Égypte. La Syrie souhaite le rapprochement avec l’Égypte de Nasser par opposition aux régimes arabes conservateurs, c’est-à-dire la Jordanie. La guerre est donc devenue inévitable à cause de la surenchère arabe. Cette dernière va justifier a posteriori la guerre israélienne. Les déclarations bellicistes du président de l’OLP, Shuqayri, sont notamment remarquées. Celui-ci appelle à jeter les Israéliens à la mer et pousse les Arabes à la surenchère. Une partie des Jordaniens est ainsi hostile à une neutralité à l’égard d’Israël en premier lieu par peur d’une guerre civile dans le royaume, si ce dernier ne soutient pas les Palestiniens dans les guerre contre Israël.

Cette situation aboutit au désastre de juin 1967, alors que les dirigeants arabes, hormis peut-être les Syriens, les plus radicaux, étaient persuadés de la faiblesse de leurs armées et de l’impossibilité de reconquérir la Palestine. Le roi Hussein le montre en retirant ses armées de Jordanie en vingt-quatre heures, pour se replier en Transjordanie afin de protéger la partie Est du royaume au détriment de la Cisjordanie. En fait, Hussein est entré en guerre contre Israël uniquement pour éviter les accusations de trahison. Il n’avait pas non plus une grande confiance dans les assurances israéliennes. Les dirigeants hébreux lui avaient en effet répété au début de la guerre des Six Jours qu’Israël n’attaquerait pas la Jordanie.

La première conséquence de ce désastre arabe est une radicalisation encore plus grande des Arabes sur la question de Palestine, le refus de capituler contre toute promesse, même contre celle de restituer tous les territoires occupés en 1967 par les Israéliens. Pour la Syrie, gouvernée par un gouvernement révolutionnaire, la cause palestinienne est une composante de l’action arabe et soutient donc les fedayin palestiniens, bien qu’à l’intérieur de la Syrie, les Palestiniens soient très sévèrement contrôlés.

Le refus arabe sur la question de Palestine est consacré lors du sommet arabe de Khartoum en août 1967 : conciliation des progressistes et des conservateurs dans un front uni contre Israël, refus d’Israël, réaffirmation des droits palestiniens sur leur pays. Mais ce refus d’Israël s’explique aussi par des mobiles de politique intérieure arabe. Ce refus clairement affiché de céder sur la Palestine n’exclut pas des divisions, des compromis. La résolution 242 est ainsi approuvée par l’Égypte, la Jordanie et le Liban contre l’avis des Syriens et des Palestiniens pour qui la résolution 242 ne perçoit les Palestiniens que comme des réfugiés. D’autres États arabes, comme certains pays du Golfe ou le Maroc, sont enfin prêts à des compromis avec Israël malgré la question palestinienne. À Khartoum, le Maroc s’oppose très vivement à l’OLP et cherche à l’expulser du sommet avant de se montrer prêt à des compromis avec Israël.

Le temps des fedayin

La nouvelle OLP

L’OLP passe sous contrôle du Fatah, c’est-à-dire contre la tutelle arabe : l’OLP s’émancipe des États arabes. Certains notables de Cisjordanie demandent même alors aux nouvelles autorités militaires israéliennes la constitution d’un État palestinien dans les territoires occupés par opposition à la Jordanie. Sans aller jusque-là, l’OLP, bientôt sous le contrôle du Fatah, vise à la revendication, non pas d’une unité arabe à long terme, mais d’un État démocratique de Palestine. Dans cette Palestine laïque et révolutionnaire, musulmans, chrétiens et juifs seraient à égalité. Cette revendication de l’OLP passe par l’action des commandos palestiniens de plus en plus prestigieux dans les opinions publiques arabes, surtout après la déconfiture des armées arabes qui ont été écrasées et dont les images ont fait le tour du monde. L’épisode du camp de Karameh, village jordanien où l’armée israélienne a rencontré en mars 1968 une résistance imprévue des fedayin, est à ce titre fondateur.

Les organisations combattantes palestiniennes entrent dans l’OLP et amendent la charte de l’OLP en 1968, en donnant la priorité à la lutte armée pour la libération de la Palestine dans le combat anti-impérialiste. Celle-ci est maintenant également dirigée contre les États arabes conservateurs. L’OLP devient le représentant politique du mouvement palestinien, un quasi-État avec ses propres services de santé, d’enseignement, etc. Pour ce faire, il dispose de l’aide financière considérable, non pas des États arabes riverains, mais des monarchies pétrolières du Golfe. À un moment, l’OLP est même autorisée à prélever un impôt sur tous les Palestiniens vivant dans le Golfe. Ces monarchies pétrolières agissent par nationalisme arabe, mais aussi par souci de contrôler le mouvement palestinien dans la ligne, plus modérée, de Yasser Arafat.

Cette prise de contrôle entraîne évidemment l’inquiétude des États arabes qui s’alarment de l’indépendance du mouvement palestinien. Il reste que l’OLP est une organisation plurielle, qui n’est pas construite sur le modèle du FLN, modèle monolithique. Le jeu des alliances et des oppositions des organisations palestiniennes à l’intérieur de l’OLP est donc encouragé par les États arabes qui manipulent les scissions, voire la création de succursales dans les États. La plus connue est la Saïka. Émanation du Baas syrien, elle suit le programme révolutionnaire arabe général avec le soutien du gouvernement syrien. Elle représente un outil de la politique syrienne au Proche-Orient en Jordanie, au Liban ou auprès des Palestiniens. De même, l’Irak crée en 1969 la FLA, la Force de libération arabe, émanation du Baas irakien.

Les États arabes s’inquiètent de la rhétorique révolutionnaire de l’OLP. Celle-ci menace leur propre régime, en même temps que l’intégrité de la région à cause des représailles israéliennes. Depuis 1967, l’Irak stationne des troupes en Jordanie et aide les Palestiniens contre l’armée jordanienne.

Cette situation suscite des tensions croissantes avec les États arabes, victimes des représailles israéliennes, comme la Jordanie ou le Liban. L’État libanais est même de plus en plus incapable de contrôler les camps palestiniens. Au Liban, la médiation de Nasser aboutit aux accords du Caire en novembre 1969. Ces accords légitiment la présence armée et la guérilla palestiniennes au Liban. Cette médiation de Nasser va échouer en revanche en Jordanie en septembre 1970, mais dans un tout autre contexte, celui de Septembre noir.

Septembre noir marque le désaccord grandissant entre les États arabes et la résistance palestinienne. Le mouvement palestinien est en effet hostile au cessez-le-feu négocié avec Israël après ce qu’on a appelé la « guerre d’usure » entre 1969 et 1970. En fait, le roi Hussein est disposé à liquider la résistance palestinienne. Les heurts avec les résistants du FPLP de Georges Habache se multiplient, ce dernier combattant autant Israël que les forces « réactionnaires et les traîtres arabes ». Le détournement des avions à Zarka près d’Amman va lancer les armées du roi Hussein contre les Palestiniens. Le pouvoir hachémite fait détruire les forces armées palestiniennes, bombarder les camps, faisant de très nombreuses victimes palestiniennes (plus de trois mille cinq cents morts). Les Palestiniens sont abandonnés : demi-échec de la négociation de Nasser, qui meurt d’ailleurs à ce moment-là, impuissance et même neutralité pro-jordanienne des troupes irakiennes stationnées en Jordanie, qui auraient dû appuyer les Palestiniens. L’armée syrienne intervient, dans un premier temps, en Jordanie pour soutenir les Palestiniens, puis recule dans des conditions peu glorieuses. Le massacre des Palestiniens en Jordanie se prolonge par la mort de cinq mille fedayin à ‘Ajloun en juillet 1971. Cela va entraîner a contrario la révolte des commandos palestiniens de Septembre noir et l’assassinat, par exemple, du Premier ministre jordanien en novembre 1971.

 

Seuls contre tous (1971-2002)

Le poids de l’émigration palestinienne

Émigrés ou réfugiés, les Palestiniens de 1948 et de 1967 sont confrontés au refus arabe de leur intégration. Les États arabes se lancent en effet dans une politique de discrimination économique et sociale des réfugiés palestiniens. L’octroi de la citoyenneté des pays d’accueil est très difficile et varie selon les États. Impossible au Liban, il est toléré en Syrie, en Jordanie ou en Irak.

Ces réfugiés palestiniens sont-ils pour autant traités comme des parias ? L’exemple le plus caricatural est l’exemple libanais. Au Liban, les réfugiés palestiniens constituent près de 10 % de la population. Or l’État y organise une politique de discrimination, reprochant aux Palestiniens la responsabilité du déclenchement de la guerre civile en 1975. La politique du gouvernement libanais depuis 1992 consiste à geler la situation des Palestiniens, c’est-à-dire à rendre leurs conditions de vie encore plus impossibles qu’elles ne le sont. En menant une véritable politique d’apartheid, par une mise à l’écart politique, économique et sociale des Palestiniens, le gouvernement libanais cherche à les inciter au départ. Ces derniers ne sont intégrés dans aucun des systèmes sociaux et économiques, n’ont pas le droit de construire ou de reconstruire les camps malgré leur accroissement démographique. Les Palestiniens du Liban n’ont pas non plus le droit de se déplacer, menacés en cas de départ de ne plus pouvoir revenir. Ils éprouvent également des difficultés à obtenir un permis de travail, pourtant obligatoire parce que considérés comme étrangers, et n’ont évidemment pas le droit d’exercer d’activités politiques.

Cette mise à l’écart signifie le refus des autorités libanaises d’une quelconque intégration. Celles-ci font tout pour le démontrer depuis le lancement du processus d’Oslo qui donne aux réfugiés palestiniens un statut très incertain et depuis l’ouverture des négociations de la résolution 194 sur le droit au retour. Les autorités libanaises font donc absolument tout pour que « leurs » réfugiés ne soient pas intégrés au Liban.

L’émigration palestinienne constitue cependant une population de plus en plus importante dont les États arabes sont obligés de tenir compte. Cette population augmente en raison d’une part de l’accroissement démographique plus élevé que celui de la population arabe locale, et d’autre part d’une émigration continue, encore aujourd’hui, notamment dans le Golfe. L’impact de cette population palestinienne sur la société locale reste à analyser, en particulier sur la définition de la politique arabe de ces États à l’égard de la question palestinienne.

Malgré le poids de ces réfugiés palestiniens, malgré les professions de foi pro-palestiniennes devant des publics arabes, la politique des États arabes depuis 1971 vise néanmoins à liquider l’OLP.

Éliminer l’OLP

Après la guerre de 1973, les États arabes semblent reconnaître l’OLP. La montée en puissance des pays pétroliers et du Maghreb est un moyen de pression pour les Palestiniens sur les États arabes riverains. Ceux-ci - l’Égypte, la Jordanie et la Syrie - sont directement concernés par la question palestinienne, alors qu’a contrario cette dernière est un moyen d’une solidarité arabe « à peu de frais » pour les États arabes lointains, du Golfe persique ou du Maghreb. Lors du sommet arabe de Rabat tenu en octobre 1974, l’OLP est ainsi reconnue par tous les pays arabes comme le seul et légitime représentant du peuple palestinien sur tout territoire libéré. Il ne s’agit donc plus de réaliser l’unité arabe avant de réaliser l’indépendance palestinienne.

Ces années consacrent l’habileté diplomatique d’Arafat. Fort de son poids dans les opinions arabes, il peut jouer des divisions du monde arabe et monter les différents blocs arabes les uns contre les autres. Cela lui permet de rechercher l’autonomie de décision vis-à-vis des gouvernements. Cette campagne pour une reconnaissance régionale s’élargit à la scène internationale à la suite du fameux discours de Yasser Arafat à la tribune des Nations unies en novembre 1974.

Cette reconnaissance n’exclut pas cependant certains États arabes, comme la Jordanie ou le Maroc du roi Hassan II, de poursuivre une diplomatie secrète avec Israël. Cela n’empêche pas non plus la question palestinienne de rester une question marginale pour les États arabes, malgré le soutien de leurs opinions publiques. La question de Palestine n’est pas le but de guerre des Arabes en 1973, ce n’est pas elle qui entraîne l’Égypte, la Syrie dans la guerre contre Israël en octobre 1973. Si l’Égypte et la Syrie entrent en guerre, ce n’est pas pour libérer la Palestine mais bien pour libérer les territoires syriens et égyptiens occupés par l’État hébreu. Les états-majors syriens et égyptiens ne prévoyaient d’ailleurs aucune offensive au nord du Sinaï.

Le monde musulman montre les mêmes ambiguïtés vis-àvis de la question palestinienne depuis la création de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) après l’incendie de la mosquée d’Al-Aqsa en 1969 par un Australien pro- israélien. L’OCI s’intéresse à la Palestine mais essentiellement à la question de Jérusalem et ne cherche pas à défendre le droit des Palestiniens à une patrie indépendante. Au-delà des discours diplomatiques ou à l’égard de leurs opinions publiques, les États arabes cherchent donc à contrôler ou à écarter, si ce n’est à éliminer l’OLP.

Les États arabes, en particulier les États riverains de la Palestine, cherchent à prendre le contrôle du mouvement palestinien. Cela accompagne la radicalisation idéologique du Baas qui prend le pouvoir dans ces années-là en Syrie et en Irak. En Syrie, s’est constituée la Saïka. Des groupuscules, plus ou moins révolutionnaires, sont aidés par la Syrie afin de contrer la domination du Fatah au sein de l’OLP. Le groupe d’Abu Nidal, Fath-Conseil révolutionnaire, est ainsi manipulé à la fois par l’Irak, la Syrie et la Libye, par opposition à Yasser Arafat. Se constituent donc des organisations vassales aussi bien que des projets d’élimination physique des dirigeants de l’OLP. Certains d’entre eux sont assassinés, comme le représentant de l’OLP à Paris, Ez. Kalak, assassiné en 1978 par le groupe Abu-Nidal inspiré par l’Irak.

L’hypocrisie des États arabes se cache aussi derrière les malheurs palestiniens. L’exemple le plus criant est celui de la chute du camp de Tall al-Zatar au Liban en 1976 après un siège terrible. La guerre du Liban a montré la volonté d’éliminer l’OLP. Lors de l’offensive israélienne de 1982, tout le monde s’oppose au Fatah, contre ce qu’on a appelé le « Fatahland », c’est-à-dire l’emprise de l’OLP dans le sud du pays, Israël en premier, mais aussi les États arabes coalisés de manière tacite contre l’OLP. La question palestinienne est évidemment au coeur de la guerre civile libanaise déclenchée en 1975, bien que ce ne soient pas les Palestiniens qui aient déclenché la guerre. Les facteurs politiques, sociaux et économiques internes ont en effet été décisifs dans une société fragilisée par le conflit régional. Depuis 1975, les forces « palestino-progressistes » affrontent les Kataëb. De facto, en 1982, les maronites de Bechir Gemayel se sont alliés à Israël en faveur d’un Liban chrétien contre les Palestiniens. L’épisode de Sabra et Chatila se comprend ainsi. L’État libanais, qui n’est plus qu’une fiction et qui est contrôlé par les Kataëb, tente de liquider la résistance palestinienne. Avec le siège de Beyrouth-Ouest conduit durant l’été 1982, il cherche aussi à liquider la présence palestinienne au Liban. Il ne s’agit plus seulement des fedayin, qui sont obligés de quitter le Liban, mais aussi de la population civile avec le massacre, le 14 septembre 1982, de Sabra et Chatila. Tout se passe avec la passivité la plus complète des dirigeants arabes.

Cette tentative de liquidation se poursuit avec la guerre des camps. La Syrie utilise une dissidence palestinienne, apparue en mai 1983 et dirigée par Abu Moussa, pour chercher à inféoder le mouvement palestinien. La Syrie lance les dissidents palestiniens à l’assaut des camps de l’OLP, dans ce qu’on a appelé la « bataille inter-palestinienne » de Tripoli à la fin de l’année 1983. C’est la Syrie et non Israël qui pousse Yasser Arafat hors du Liban en 1983. Cette bataille des camps se poursuit à Beyrouth en 1987. Ce ne sont pas alors les Israéliens qui assiègent les camps palestiniens, ni même les chrétiens. Ce sont les chiites libanais, d’abord ceux du parti Amal soutenu par la Syrie, puis le Hizbollah. Rappelons que le siège des camps de Beyrouth a fait plus de huit mille morts !

Faut-il donc s’interroger sur le pragmatisme ou la « trahison » des pays arabes ? Il ne faut cependant pas oublier le poids de la pression américaine, comme le montre le plan de Fès adopté en 1982. Sous les pressions des États-Unis, les États arabes reconnaissent alors pour la première fois la coexistence de deux États en Palestine. La question de Palestine avait été le grand oubli des accords de Camp David. Un deuxième accord-cadre prévoyait pourtant de fixer le sort de la Cisjordanie et de Gaza dans de futures négociations à mener avec la Jordanie et l’Égypte, mais n’envisageait qu’une simple autonomie des territoires palestiniens. En fait, cet accord- cadre n’a même pas été appliqué, car les Égyptiens ne se considèrent pas liés par le volet palestinien, la priorité de Sadate étant de libérer le Sinaï. De toute façon, les Palestiniens se montrent hostiles à cet accord-cadre tout comme les États arabes opposés à une négociation sur la Cisjordanie, les États arabes alliés de l’URSS en premier lieu. L’URSS, ignorée dans le processus de négociation ouvert par Sadate, récuse en effet toute négociation avec Israël.

La défection de l’Égypte reste un coup dur pour l’OLP. Elle marque la rupture de la solidarité arabe. Pour l’OLP, elle représente surtout la perte d’un allié précieux, d’un médiateur auprès des États-Unis. Elle livre enfin pieds et poings liés l’OLP à la Syrie. Cette dernière apparaît comme la championne des intérêts arabes et va utiliser l’OLP à sa convenance. On pourrait évoquer la presse égyptienne au lendemain du voyage de Sadate lancée dans une diatribe contre l’OLP et même contre les Palestiniens « qui ne méritent pas une terre qu’ils ont vendue aux sionistes ».

Dans ces années 1980, l’OLP ne garde que des soutiens marginaux, de la part de la Tunisie, où elle est installée depuis 1982, du Yémen, du Soudan, de l’Algérie ou de la Libye. Elle conserve également l’appui permanent de l’Irak. L’Irak étant le frère ennemi de la Syrie, ce secours est néanmoins coûteux et provoque des pressions accrues de la Syrie sur le Fatah. Tout cela explique finalement le rapprochement de l’OLP avec la Jordanie en 1984, même si celui-ci est interrompu dès 1986, la Jordanie voulant aussi se présenter comme la garante de la cause palestinienne.

À la veille de la première Intifada, le mouvement palestinien est dans une impasse. La Jordanie réaffirme ses ambitions sur la Cisjordanie et présente un plan de développement économique, visant à une coopération économique israélo-jordanienne sur les Territoires occupés. Le royaume hachémite prévoit même d’intégrer au Parlement jordanien les habitants de Cisjordanie et des camps de réfugiés palestiniens et de prendre sous son patronage les immigrés palestiniens du Golfe. Les Arabes se désengagent de la question palestinienne, celle-ci n’est même pas à l’ordre du jour du somment arabe d’Amman en 1987. L’OLP, qui ne peut rien sans la solidarité arabe, se retrouve donc dans une impasse. En même temps, la solidarité arabe se montre tout à fait impuissante si bien que le mouvement national palestinien ne va trouver son salut que dans la société des Territoires occupés. La lutte s’est déplacée de l’extérieur vers l’intérieur.

Le combat pour un État palestinien

Le choc de la première Intifada accroît le soutien des opinions publiques arabes au mouvement palestinien. Il entraîne l’abandon de la Cisjordanie par la Jordanie en juillet 1988. Cela marque une rupture radicale et spectaculaire. Le roi Hussein abandonne ses droits sur la Cisjordanie. Il n’agit cependant pas par angélisme. Ce dernier craint en fait une extension de l’Intifada dans la partie jordanienne du royaume, auprès de la population palestinienne du pays. Il redoute également que l’Intifada ne serve de prétexte aux Israéliens pour procéder à une déportation des populations de Cisjordanie vers son royaume. Cela signifie enfin le refus de la « palestinisation » du royaume : il coupe donc les frontières entre la Cisjordanie et la Jordanie.

Il faudrait aussi évoquer les ambiguïtés de l’islam politique à l’égard de la question palestinienne, du mouvement Hamas ou de l’Iran. Le choc de la première Intifada va conduire en tout état de fait les États arabes à donner quelques gages au mouvement palestinien, comme la reconnaissance de l’État palestinien proclamé lors du dix-neuvième CNP en novembre 1988 à Alger.

Arrive la guerre du Golfe, le monde arabe s’aligne derrière les États-Unis. L’alignement de tous les États riverains de la Palestine dans une grande coalition fondée sur les positions américaines intervient alors que la direction de l’OLP se range aux côtés de l’Irak dans l’espoir, sans doute désespéré, de voir changer la donne régionale. L’OLP estime ainsi par un calcul, peut-être erroné, ne pas se couper de son opinion publique. En réalité, la centrale palestinienne cherche à suivre et non pas à canaliser son opinion. En tout cas, les pays arabes s’engagent dans la coalition américaine en raison d’intérêts particuliers, de leurs intérêts nationaux qui excluent la question palestinienne. La Syrie, par exemple, s’engage aux côtés des États-Unis pour préserver ses intérêts au Liban et obtient de Washington d’achever sa mainmise sur le pays lors de la guerre en Irak. Ce sont donc d’abord des intérêts géopolitiques et de politique intérieure qui expliquent la coalition arabe derrière les États- Unis. La position irakienne est enfin ambiguë. Saddam Hussein montre un soutien tardif, intéressé et assez creux, à la cause palestinienne. Après l’invasion du Koweït, c’est pour lui un moyen facile de diversion.

La guerre du Golfe signifie surtout le rejet par les pays du Golfe des Palestiniens, très nombreux, qui s’y étaient installés. Près de quatre cent mille Palestiniens sont obligés de quitter le Koweït. Ce réflexe xénophobe consacre le rejet de populations immigrées nombreuses, bien installées et appartenant souvent à l’élite du pays. Il signifie la volonté de la part des pays du Golfe, Arabie saoudite et Koweït en premier lieu, qui étaient les deux principaux soutiens financiers de l’OLP, d’asphyxier financièrement les Palestiniens. La manne pétrolière s’arrête autant pour l’organisation de Yasser Arafat que pour l’ensemble de la société palestinienne. Car les exilés ne peuvent plus apporter leur aide à des Territoires occupés affaiblis par quatre années d’Intifada. C’est pour les pays du Golfe un moyen de punir l’OLP et son chef de leur soutien affiché à Saddam Hussein.

L’après-guerre du Golfe marque un peu une période de chacun pour soi. Les négociations de Madrid ne voient pas de délégation palestinienne, mais seulement jordano-palestinienne. Dans l’ensemble, les États arabes montrent ensuite leur hostilité aux accords d’Oslo et tentent pour le moins de gêner, voire de saboter le processus de paix. Les États non- signataires d’un traité de paix avec Israël font en effet tout pour bloquer le processus de négociation israélo-palestinien par peur d’une paix séparée entre Israéliens et Palestiniens. La crainte d’être exclu du marché de la négociation redoutée par tous les États riverains de la Palestine, comme la Jordanie dans un premier temps puis la Syrie et le Liban écartés jusqu’à aujourd’hui, explique les blocages du processus de paix israélo-palestinien.

Il reste toutefois que cette opposition n’est pas l’exclusive des États riverains directement impliqués. La Libye, qui affiche un discours radical, révolutionnaire et anti-Israélien, expulse ainsi les Palestiniens en 1995, à la fois par réflexe xénophobe, par hostilité du général Khadafi à l’égard de l’OLP et par crainte d’un isolement au sein du monde arabe.

Il faudrait conclure sur le silence des pays arabes lors de la seconde Intifada. Celui-ci résulte des pressions exercées sur les gouvernements arabes. Malgré une opinion publique très mobilisée, très hostile à Israël, mais isolée, ceux-ci sont prisonniers de l’alliance américaine et de leurs intérêts économiques. Le silence et l’impuissance arabe se manifestent dans le plan, très ambigu, de la Ligue des États arabes élaboré en 2002 par les autorités saoudiennes. En fin de compte, ce plan semble servir autant à un traité de paix israélo-palestinien qu’à protéger les intérêts de la monarchie wahhabite menacés à Washington par les accusations de l’administration Bush depuis les attentats du 11 septembre 2001. Derrière ce plan, se cachent donc des motivations saoudiennes peu claires et le double jeu de la Syrie qu’ont mis à jour les atermoiements du sommet arabe de Beyrouth. De toute manière, la question de Palestine n’est aujourd’hui pas la priorité des États arabes obnubilés par le dossier irakien.

 

Conclusion

Le rôle très ambigu des États arabes

Le mouvement palestinien se retrouve aujourd’hui à nouveau dans une impasse, dépendant de l’assi

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