Mahmoud Darwich : la voix de la Palestine 2003 le Magazine Littéraire

Publié le par ag94

Le poète et la politique
 
Lorsque nous avons rencontré Mahmoud Darwich pour la première fois, c’était à Ramallah, en Cisjordanie, dans le calme du centre culturel Sakakini, où le poète le plus célèbre du monde arabe, âgé de 59 ans, dirige la revue Al-Karmel. Il parlait sans détours des plaisirs de la vie normale, de l’odeur du café et du jasmin en fleurs, des femmes, juives, chrétiennes, musulmanes, qu’il avait aimées, qu’il chantait en amoureux cosmopolite dans Le lit de l’étrangère (Actes Sud, traduit par Elias Sanbar). Né en Galilée dans le village d’al-Birwa, plusieurs fois exilé, le militant aux mots lancés comme des pierres (“Inscris: je suis arabe !”), porte-parole que les foules sentimentales d’Orient et d’ailleurs se disputent à chacune de ses apparitions en public, avait abandonné l’arène politique. Les temps ont changé, hélas ! A Aix-en-Provence, en avril dernier, les sons veloutés du luth de Marcel Khalifé à peine estompés, on lisait une mise au point de Mahmoud Darwich, que distribuait son entourage. Cela ressemblait fort à une déclaration de l’OLP. Le retour du politique, comme le retour du refoulé ? Une vision de propagande obligée au moment où l’Irak sombrait ? Nous n’étions plus à “la sieste entre deux mythes” que ce pessimiste allègre préconisait naguère à son peuple. Mais à la lutte. Extraits: “L’espèce humaine est aujourd’hui en état d’urgence. Aujourd’hui que la mort palestinienne est devenue aussi anodine qu’un bulletin de météorologie et qu’ayant placé l’occupation au-dessus des lois, les Etats-Unis ont réussi à sacraliser l’occupant. (...)Aucun poète ne peut remettre à plus tard, en d’autres lieux, l’ici et le maintenant”. On comprend sans peine la sévérité grandiloquente du propos: l’événement dicte sa loi. Toujours est-il que Murale, son dernier et magnifique recueil, un concentré poétique, une extravagante meditatio mortis où les échos d’une mélancolie baroque se lient aux vanités de l’Ecclesiaste, l’histoire andalouse à la métaphysique de l’absence, le lyrique à l’épique, Murale n’a rien à voir avec “l’ici et le maintenant” du politique. Tant mieux. Le poème dit l’éternité reconquise et l’apaisement de la résurrection. Il frôle la mort pour mieux glorifier la vie. “Nous sommes nés Aux temps de l’épée et de la flûte, entre figues et figuiers de Barbarie. La mort était plus lente. Elle était plus nette”.
D’où cet entretien à Aix-en-Provence où le poète répond sur son art.  

Dans quelles conditions avez-vous écrit ce recueil,
Murale, qui semble unifié par la pensée de la mort ?   

Le livre tout entier est l’écho d’une expérience existentielle intime. J’ai dû être opéré en 1998 après un infarctus, j’étais sous tranquillisants, complètement en proie au délire. Ma pensée confuse allait d’un endroit à un autre. Le poème restitue une partie de ce délire. Ce qui était difficile, c’était la lutte avec la mort, pas la pensée de la mort. J’ai commencé à l’écrire un an après en être sorti. Il fallait que les choses se sédimentent. Je pensais que ce serait mon dernier livre, aussi ai-je mobilisé toutes les formes poétiques, le lyrisme, l’épique, tous les modes depuis le classicisme jusqu’au post-moderne. J’ai décliné sous toutes les manières le thème unique de la mort. Mais, finalement, c’est devenu l’éloge de la vie. Je me suis inspiré des odes pré-islamiques que les arabes accrochaient aux murs de la Quaba, à la Mecque, d’où le titre de Murale. Ce livre résume mon oeuvre. On peut commencer par lui, et finir par lui ! 
 C’est un texte gorgé de sens, un texte ramené à l’essentiel… 

Oui, c’est une lettre d’adieu. Mais heureusement, ou malheureusement, ce ne fut pas le cas !   Vous citez l’Ecclésiaste et le passage sur la vanité : « Toute chose sur terre est éphémère. Comme le Christ sur le Lac, J’ai marché dans ma vision ».

Vous parlez du Christ en croix plus que de Mahomet. On peut y voir une comparaison avec la Palestine. Vous n’acceptez pas votre propre crucifixion ? 


 Ce thème de la Vanité, on le trouve chez les Babyloniens, et il est passé dans la Bible avec la diaspora. Le patrimoine de l’humanité est Un : un long processus d’enrichissement permanent. Je tente d’en faire une lecture contemporaine. Vous savez que je suis né en Galilée. J’aime la figure du Christ, mon concitoyen, un galiléen comme moi ! J’identifie le Palestinien au Christ et je lui demande de descendre de la croix. Je refuse sa victimisation, son héroïsme. Je lui dis: vis une vie normale ! Je n’aime pas les hauteurs. C’est pourquoi je préfère la poésie lyrique à l’épique. Je n’aime pas les « vols de gerfauts ». Je préfère les volatiles qui volent bas, comme la colombe.  

J’ai compris cette partie comme un écho de ce qui traverse votre oeuvre. La préférence donnée au concret, au sel, au soleil, aux sens… 

   Oui. C’est mon état d’âme actuel. Que les Palestiniens abandonnent le martyr pour la vie normale. Je préfère que la vie soit douce, que nous puissions être enfin oubliés du monde. Peut-être est-ce notre malédiction d’avoir trop de prophètes, de mythes, de références historiques. Je combats un mythe en inventant une autre mythologie. Devons-nous nous battre à l’infini autour d’une pierre qui se trouve à Jérusalem ? Qui est l’occupant ? Je reviens au passé pour le faire mien, puisqu’il ne me reste que cela. Ma poésie est archéologie, géologie, mythologie.   Vous disiez « Je viens mais je ne reviens pas » dans un autre poème. Et ici : «  Le voyage n’a pas commencé, le chemin n’a pas abouti ».

Le temps n’est-il pas mis entre parenthèses, comme si la seule pensée de la mort remplaçait le temps ?
 

Tout a changé. Entre la vie et la mort, il n’y a pas de temps. Il ne passe pas. C’est un non-maintenant, un non-ici. L’éternité, peut-être. J’ai revu toute mon histoire, bien sûr, au moment où je croyais que c’était fini. L’inconscient trouve son langage : c’est l’inspiration poétique.   Pouvez-vous m’expliquer cette strophe : « J’ai vu mon médecin français Ouvrir la porte de ma cellule et, Aidé par deux policiers de banlieue Me frapper avec un bâton ».   J’étais convaincu, dans mon délire, que j’étais en prison, torturé. Il y avait des infirmiers maghrébins dans cet hôpital parisien. Une autre hallucination : j’ai vu René Char poser des pièges pour attraper des oiseaux ! Mon entourage croyait que je devenais fou. J’ai compris pourquoi tant d’écrivains se droguaient : ça stimule l’imaginaire. Mais je n’écris que dans un état de lucidité, le matin, à jeun.  

Est-ce que vous vous corrigez beaucoup ?  

Oui, beaucoup. La relecture permet d’éliminer les mauvaises directions. Je suis à la recherche d’un poème qui ne me ressemble pas. J’injecte de la prose parfois. L’architecture, je la décide avant.   Que voulez-vous dire par ce vers : « Et le lieu est mon péché et mon alibi » ?   Nous sommes chassés du paradis terrestre: c’est le lieu. Naître ailleurs aurait été plus facile pour un Palestinien. Adam est sorti du paradis pour aller au rez-de-chaussée du Paradis, mais sans Eve, enfin je crois !  

Et quand vous dites « Le réel n’est que l’imaginaire confirmé », est-ce par dérision ?  

Le réel palestinien est parfois incroyable. Faire la différence entre le réel et l’imaginaire est difficile. Partout dans le monde, le nom dérive du nommé. Dans cette partie du monde, les interprétations du nom sont plurielles. Par exemple, pour un colon pieux, voir un lieu dérivé de la Bible, c’est vouloir corriger la réalité du nom pour le rendre conforme à leur vision. Quand on va en Grèce, on cherche le texte d’Euripide. Qu’est-ce qui est le plus vrai ? La réalité ou le nom ? Chateaubriand quand il voit les murailles de Jérusalem imagine « La Jérusalem délivrée » du Tasse alors que les murailles datent de Soliman le magnifique. Il voit ce qu’il veut voir.  

Quelle est l’importance de la langue dans ce processus d’appropriation des choses ? Vous dites : « Je veux seulement Revenir à ma langue aux confins du roucoulement ».  

La langue n’est pas seulement un moyen, c’est une essence. Je veux souligner l’absurdité des choses. Moi-même je ne m’appartiens pas. 

 Il y a des échos de la poésie baroque dans votre manière de rire de la mort.

« Ô Mort, tous les arts t’ont vaincue ». Est-ce volontaire ?   C’est possible mais je connais mal la poésie baroque occidentale. Je parle de la mort comme d’un être familier avec lequel j’échange, je discute. Nous en voulons à la mort mais nous ne questionnons jamais son maître. Notre ennemi principal, c’est le temps.  

Quelle est votre réaction à cette phrase d’Elias Sanbar:
« On ne peut parler qu’avec des gens avec lesquels on est d’accord. » ?

   Chacun connaît bien sa leçon. Il y a deux monologues. Quand Blix présentait le rapport sur le désarmement de l’Irak, il n’y avait pas de dialogue : chacun lisait son rapport. On en a assez des discussions. Chacun veut trouver un lieu où avoir la paix. Je continue quant à moi d’avoir des conversations au téléphone avec des amis israéliens. Il n’est pas facile de se déplacer ! Mais les intellectuels israéliens ont tendance en ce moment à blâmer la victime. Peut-on renvoyer dos à dos le gouvernement de Sharon et l’autorité palestinienne ? Ont-ils les mêmes responsabilités ? Le premier des problèmes, c’est que nous sommes un peuple occupé. Qu’est-ce que nous pouvons donner ? Nous n’avons plus rien à donner.

  Votre poésie peut-elle aider à une meilleure connaissance du monde arabe, qui suscite une méfiance grandissante en Occident ? 

 L’Arabe est obsédé par l’identité. Le projet national laïc a été battu. La modernité arabe datant du début du siècle a été battue. Mais aucun Arabe ne peut vivre sans l’occidental qui est en nous. Il y a un obscurantisme qui nous guette. Le conflit existe entre deux fondamentalismes, deux intégrismes. Comment ne pas être attentif au fondamentalisme américain ? Qu’un professeur de linguistique compare un discours de Bush avec un discours de Ben Laden: l’ange et le démon, le Bien et le Mal, les croisés contre la Djihad, cela se ressemble dangereusement. Il faut plus que jamais s’opposer à la montée de ces dangers. Les américains mènent leur Djihad. Il faut chercher les racines communes de l’Islam et de l’Occident. Le monde arabe a besoin du sentiment de la justice. Comment veut-on que l’Arabe de la rue réagisse à l’invasion de l’Irak par les Américains ? Il n’a pas la vision de la justice. Je voudrais qu’il y ait une séparation entre la religion et l’état. Que l’Islam soit seulement une partie de notre culture. Que l’Islam soit cantonné au domaine du religieux. Il faut une pression constante sur le monde arabe. Bon, nous avons besoin d’une sieste, pour faire notre autocritique, nous mettre entre parenthèses. Mais comment faire ? De nombreux intellectuels arabes tentent de le faire mais on ne les entend pas. Nous ne pouvons pas nous permettre d’être anti-américains. On peut être anti-Bush. 

 Vous êtes aussi un poète de l’amour. Est-ce que le rôle de la femme n’est pas crucial dans le monde musulman à venir ? 

 Evidemment, je suis pour une égalité totale entre l’homme et la femme. Il faut qu’on exprime ce principe dans la déclaration d’un état Palestinien. La femme arabe est opprimée, voilée, cloîtrée, et surtout dans les pays amis de l’Amérique, comme l’Arabie Saoudite. Il y a néanmoins de plus en plus d’écrivains femmes aux avant-gardes, même saoudiennes. Des minorités ne se sont pas exprimées jusqu’à maintenant. La femme ne détient pas seulement son secret mais aussi le secret de l’homme.  

Propos recueillis par Manuel Carcassonne
(Les propos de Mahmoud Darwich sont traduits de l’arabe par Farouk Mardam-Bey. )   Murale, traduit de l’arabe par Elias Sanbar. Ed. Actes Sud, 52 p., 10 Euros.

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